Enfin sa lettre me rend courageuse. Je serai une bonne petite ouvrière toute simple, toute franche. Les propos des hommes grossiers me feront sourire, à peine, au lieu de m'indigner, comme autrefois. Ce sera ma guerre et je suis bien certaine d'en revenir saine et sauve. D'ailleurs, si les amazones n'étaient pas plus à craindre que les très vieux messieurs et les inspecteurs à plastrons rehaussés d'or, je ne craindrais pas tant pour la vie d'André. Demain nous irons toutes deux chez la vieille où l'on bâille…

—Tu n'iras pas.

—Et pourquoi, mademoiselle?

—La lettre de M. Bamberg m'a fait oublier de te raconter que l'atelier où l'on rit est supprimé. Écoute et tu verras que tu ne peux pas aller travailler rue du Havre. Pour moi, c'est bien différent. Tout le monde sait bien que je suis bossue et que…

—Taratata! tout le monde sait que tu as un brave petit cœur toujours prêt à se dévouer.

—Ce matin, chez la protestante, ma voisine d'atelier me dit à l'oreille: «Vous n'avez pas voulu entrer dans la boîte?—Quelle boîte que je lui fais!—La boîte à côté!»—J'avais l'air si bête qu'elle m'a expliqué pourquoi on s'amuse tant dans ce drôle d'atelier.

Il y a trois couturières établies au n° 309 de la rue du Havre. C'est chez la belle patronne brune qu'on travaille le moins et qu'on gagne le plus. Les ouvrières y touchent des six francs par jour et elles n'ont qu'à croquer des bonbons, à boire des liqueurs très chères avec des messieurs venus pour causer. Elles chantent, elles se font des niches ou dansent autour de deux mannequins en carton supportant une robe bleue et une robe rose, des robes commencées depuis six mois et qui ne seront jamais achevées.

Quand une cliente se présente, les ouvrières sautent sur un bout de chiffon grand comme ça et font mine de coudre. Quand la dame est partie—sans avoir fait de commande—elles envoient tout ballader et rigolent.

A l'heure du déjeuner, la patronne les lâche pour ne pas éveiller les soupçons de la police. Elles descendent par bandes, sans mettre leurs chapeaux et vont flâner devant les étalages des bijoutiers. Elles portent toutes un ruban mauve épingle au corsage: c'est l'insigne de la maison. Naturellement, les jeunes gens qui s'amusent n'hésitent pas à leur offrir à déjeuner. C'est du propre!

—Les parents qui envoient leurs filles dans cet atelier savent ce qui s'y passe?