Son arrivée interrompit le ronronnement de la machine à coudre.
—C'est vous, mademoiselle!
—C'est moi, mademoiselle Berthe.
—Tiens! vous savez mon nom!
—Je l'ai entendu sur le palier.
La conversation s'engagea tout de suite sur les locataires du sixième. Berthe conta, indignée, «toutes les crasses que lui faisaient les commères», puis parla à mi-voix de Jeanne, la fleuriste, pauvre Jeanne qui s'éreintait au travail, abandonnée par l'amant quand elle avait besoin de gros sous. Elle ajouta: «Moi, je la console; je fais ce que je peux, mais elle ne veut rien accepter. Elle mange du fromage et de la salade. En voilà une nourriture pour une femme qui va être mère! Et elle frotte encore son parquet, la pauvre, pour que sa chambre ait l'air gentille, espérant qu'il reviendra peut-être, un soir, après avoir trop bu dans les brasseries du Quartier Latin… Nous ne sommes donc que de pauvres chairs à aimer et à souffrir, nous! Et les autres femmes qui se moquent de la pauvre Jeanne ne devraient-elles pas avoir pitié des malheureux… les gueuses! Ça va mendier des secours, l'hiver. L'été, elles traînent l'espadrille sur le carré, dépenaillées, dépoitraillées, ou boivent du café, assises sur les marches de l'escalier, les mains sur les genoux, bâillant: «Ah! qu'y fait chaud!» Les hommes, saoûls, leur sonnent la tête sur le parquet, le samedi soir, mais je ne les plains pas… Je plains les petits, les petits, hauts comme ça, qui traînent des seaux de charbon dans l'escalier pendant que les mères inventent des sottises sur le compte des gens.»
L'indignation rosait un peu les joues brunes de Mlle Berthe, une petite Parisienne qui avait beaucoup lu et aussi beaucoup vu en ses dix ans de pérégrination à travers les ateliers de couture.
Les cheveux lissés à plat sur le front tout uni, le nez fin, les lèvres fortes, les yeux noirs et veloutés sous des sourcils droits, Mlle Berthe avait cette beauté élégante et un peu mièvre de la Parisienne, d'un charme si attirant, même chez les filles du peuple. Son visage semblait éclairé par une lumière blanche, qui mettait sur lui comme un reflet de tristesse et de douleur.
Née d'une famille de bureaucrate, elle avait appris la couture, parce que ses sœurs qui savaient le piano avaient toutes mal tourné.
A la mort de son père, elle avait été fière de gagner le pain de sa maman, ce qui n'avait pas peu contribué à la rendre victorieuse des tentations que lui offrait tous les jours la vie parisienne. De seize à vingt-deux ans, elle avait pu travailler, sans accident, chez des couturières établies sur les grands boulevards: ce qui donnait une jolie valeur à sa vertu!