En province, le vice est difficile; à Paris, il est si appétissant! C'est une mignonne galette fleurant bon, offert à toutes les filles belles ou laides. Quand elles refusent de la prendre, elles la retrouvent, le soir, dans leur poche, de retour en la chambre si vide, sous la forme d'un billet doux ou de quelque carte de visite.
Mlle Berthe était payée, disait-elle, pour savoir ce que valent les idylles. Les pleurs, la souffrance, la faim, voilà ce que les petites amoureuses vont cueillir, le printemps venu, dans le bois de Meudon, voilà ce qu'elles apportent dans les plis de leurs jupes au lieu des petites fleurs qu'on ne connaît pas, mais qu'on embrasse parce qu'elles n'ont pas été cueillies par des mains de marchande!
Quand on proposait un mariage à Mlle Berthe, elle riait blanc, disait bien haut: «Je suis bien heureuse comme ça, toute seule.» Cependant, Mlle Berthe pleurait souvent, à nuit tombante, parce qu'il y avait des choses tristes autour d'elle et pas d'aimé pour chasser les visions grises qui traînaient comme de l'ouate impalpable sur la cheminée, sur le lit et aussi sur les barreaux de la cage de son pinson qui se taisait. Alors elle se levait, brusquement, ouvrait la fenêtre, allumait la lampe et flûtait un couplet de café-concert. Sa voix, âpre d'abord, s'affermissait peu à peu et elle mettait tant de courage à chasser les mauvais souvenirs que l'oiseau applaudissait d'un hochement de queue. La fatigue aidant, elle oubliait, puis se surprenait, le lendemain, chantant langoureusement des romances de cœur.
Lors d'un accès de fièvre qui l'avait étendue sur le petit lit, le médecin lui avait dit en une intonation brutale:
—Faudra vous marier!
Mlle Berthe se marier! Avec un ouvrier? Elle aimait mieux rester fille.
Elle ne dédaignait pas ceux qui travaillent avec leurs mains, elle, ouvrière. La maternité presque animale de la femme du peuple ne l'effrayait pas. Elle aimait tant les petits! Mais elle ne voulait pas se montrer dans la rue, liée par le bras, à un homme qui porterait un pardessus bosselé dans le dos, parlerait gras, ferait des gestes avec ses doigts noueux. Elle avait créé tant d'élégances qu'elle ne pouvait pas consentir à traîner du ridicule, derrière elle, sur le trottoir.
Devenir la femme d'un petit employé ne la tentait pas davantage. La redingote trop neuve ou trop rapetassée du dimanche affiche tout aussi bien que le pardessus mal coupé.
N'osant espérer la rencontre du Prince Charmant personnifié dans les contes parisiens par l'Anglais riche et bébête, M. Milord,—elle se laissait vieillir sans répondre aux avances des amoureux. Quand ses amies lui disaient malicieusement: «Tu n'aimes donc pas les hommes, Berthe?», elle répondait:
«J'espère aimer, le plus tard possible.»