IX

Les journaux annonçaient que le transport le Taygète arriverait bientôt en rade de Marseille, ramenant en France les blessés et les convalescents du corps expéditionnaire du Dahomey.

L'attente du bonheur prochain rendait Simone insensible aux grossièretés de Mme Mily et aux taquineries de ses camarades d'atelier.

Léonie, son associée, très délicate, lui savait gré de son attitude et la chaperonnait dans ce milieu de faubouriennes habituées à changer d'ami, au début de chaque saison, comme elles changeaient de corsage.

L'atelier de Mme Mily était divisé en deux camps qui se mesuraient quotidiennement en des tournois de langue quand les adversaires n'en arrivaient pas aux bousculades de chignons. Le parti de la «pose» était représenté là par une douzaine de jeunes filles vivant de la vie de famille le soir et par quelques solitaires gardées de l'amour par le culte de leur peau blonde de jolies femmes.

Le parti de la «noce», de beaucoup plus nombreux, comptait dans ses rangs les vieilles filles, lancées tard dans une demi-galanterie besoigneuse, les ouvrières nées à Paris et les petites personnes de beauté régulière qui avaient pris un «ami» pour attendre plus patiemment un mari.

Deux ou trois demoiselles, d'attitude et de toilette dignes, prenaient part à la discussion avec toute l'autorité que leur valaient des demi-mariages.

D'ailleurs les querelles étaient suscitées, le plus souvent, par quelque poseuse, choquée d'une expression.

Une jeune Anglaise, fiancée depuis six ans à un de ses compatriotes, employé dans une banque parisienne, arrivée en France depuis trois mois, demandait tout haut, sur les mots d'argot employés par ces demoiselles, des explications qui ameutaient l'atelier. Elle disait d'une voix fluette:

—Rigoler! Qu'est-ce que c'est que ça: Rigoler. Pas trouvé le mot dans les livres, moi!