—Oui, mais dans les romans, la félicité de l'héroïne est faite de souffrances subies par d'autres. Tandis que dans la vie…

—Dans la vie, c'est la même chose, mademoiselle… Il y a dans votre roman monsieur Gosselet et aussi madame Gosselet.

—Oh! des souffrances d'argent. Voilà tout!

—C'est vrai, mademoiselle.

—Tu te permets de me dire vous, de m'appeler mademoiselle. Ce n'est pas gentil. Tu ne veux pas que je sois tout à fait heureuse?

—Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg.

Madame Bamberg! Ces cinq syllabes firent plus roses les joues de mademoiselle Gosselet. Elles sonnèrent si délicieusement à ses oreilles qu'elle les répéta, tout bas, plusieurs fois, avec des intonations diverses. Madame Bamberg! Bamberg allait bien à sa beauté faite de demi-perfections assemblées en un tout presque harmonieux. Le mot avait une personnalité fière, élancée. Elle était heureuse du pavillon qui couvrirait et peut-être excuserait sa manière d'être, de penser. Elle sentait en elle toutes les qualités de la femme: la pitié, la pudeur, qui n'est qu'une forme délicieuse de faiblesse, le besoin d'aimer et de protéger, mais l'éducation qu'elle avait reçue l'obligeait à manifester les désirs de son être sous une forme indépendante, personnelle et même un peu querelleuse. Madame Bamberg! Elle se coifferait d'un petit feutre mou un peu campé sur l'oreille—si peu!—porterait des lainages sans fioritures, serait vaillante dans la vie comme un petit homme, ne deviendrait femme qu'en son «home». Elle garderait à son mari toute la séduction féminine que d'autres dépensaient en menue-monnaie, dans la rue, au spectacle, en soirée!

«Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg», avait dit la petite bossue.

Devant l'attitude boudeuse et faussement humiliée de son amie, Simone sourit:

—Pourquoi ne plus me tutoyer? Devenue madame Bamberg, je resterai
Simone.