—Si j'avais du travail, un corsage à achever, quelque chose de… Que vas-tu faire… Pardon! Qu'allez-vous faire?

—Ce que je fais tous les dimanches: nettoyer ma chambre à fond, et frotter mon parquet avec «de la carbonade.»

—On ne dit pas «de la carbonade», mais du carbonate.

—Oh! Allez donc demander ça à l'épicier qui sait bien comment cela se prononce, puisqu'il en vend!

Simone, un peu étonnée de la mine bourrue et du ton agressif de son amie, si douce d'habitude, n'essaya pas de faire comprendre à la petite ouvrière que les épiciers n'avaient jamais fait loi ès-langue.

Elle imagina, pour gagner du temps, un nouvel arrangement de ses éventails japonais qui semblaient être groupés deux à deux, d'immenses papillons posés sur les bouquets de fleurettes du papier de tenture.

Elle rendit visite à toutes les pauvres fleuristes de son quartier pour trouver une botte de lilas blanc qu'elle éparpilla dans deux aiguières de faïence achetées chez un bric-à-brac et drapa les vieilles indiennes imprimées qui servaient de doubles rideaux à la fenêtre.

Elle profita de l'absence de l'Embaumée, partie à l'achat des provisions, pour enchemiser de fine toile les deux oreillers de sa couchette et étaler sur le lit tous les blancs de la toilette qu'elle mettrait le soir pour aller au-devant de l'aimé. Elle était si heureuse de pouvoir se donner déjà, l'huis-clos, en faisant plus accueillante, plus blanche et plus fraîche sa chambre de fiancée.

Le déjeuner fut silencieux, les deux amies vivaient sous les frisons de leurs fronts penchés en des pensers bien différents.

La petite bossue songeait que la venue brusque d'un homme allait changer sa vie, que cet homme la ferait souffrir en lui prenant son amie, qu'il ne saurait jamais ses tristesses d'amoureuse dédaignée. Et pourtant elle était heureuse de souffrir pour André, heureuse aussi de souffrir pour Simone. Les pauvres femmes contrefaites comme elles ne pouvaient et ne devaient que se dévouer. Ses fleurs la consoleraient, ses fleurs qui se sacrifiaient, elles aussi, dormant tout le parfum, toute la coloration, tout le velours de leurs pétales à une pauvre bossue.