—Tu n'es pas comme ceux qui viennent chez mon père, et, assis à notre table, inventorient les meubles, le linge de bouche, les faïences accrochées au mur et aussi la fille, qu'ils espèrent emporter avec un peu d'argenterie. Je t'aime parce que… je ne sais pas, moi, pourquoi je t'aime! Un jour comme tu causais avec papa Jean-Marie des affaires de l'usine, j'ai compris que tu me disais des mots que ceux qui étaient là n'entendaient pas. «Il nous faut vingt mètres de courroie, monsieur Gosselet!» Tu m'as dit ça et je ne me suis pas défendue de ton amour et j'ai attendu l'aveu que tu devais me faire pour que je vienne à toi; et je suis venue sans crainte, vers mon époux… Vous ne pleurez plus, monsieur Bamberg!

—Nous sommes de grands coupables, Simone!

—Oui, de grands coupables! Pauvre père!

Et brusquement leur étreinte se relâcha.

—Jamais M. Gosselet ne consentira à notre union, Simone. D'ailleurs, je n'oserai jamais moi, le petit Bamberg, comme il m'appelle, lui demander la main de Mlle Simone, sa fille. Que lui dire pour le gagner à notre cause? Que tu m'aimes! Il m'a secouru alors que j'allais, comme mon camarade Fortin, solliciter de la compagnie d'Orléans un emploi de chauffeur-mécanicien. Et je serais entré dans sa maison pour lui voler sa fille!

—Pauvre père, comme il va souffrir!

—Simone, je partirai et… oublierai. Pardonne-moi de t'avoir parlé d'amour, mignonne! Je suis pauvre: je devais te fuir, ne pas te tenter par l'appât de nouvelles joies. Aimée de ton père, tu étais si gaie avant mon arrivée à l'usine. Mes yeux t'ont dit: «Si tu savais combien sont heureuses celles qui se donnent toutes», et tu t'es donnée presque toute, mon aimée, et mes yeux mentaient, puisque nous sommes malheureux de nous aimer tant.

—Tu veux t'en aller où je ne serai pas?

—Où tu ne seras pas… pour oublier.

—Oublier! Sais-tu, mon ami, si des jeunes filles ont pu se donner à un autre que celui qui les créa femmes en leur disant le premier: «Je vous aime!»