—Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais pas en un Dieu joli garçon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous le voyez bien.

—Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter une simple histoire, celle de Sœur Agnès, et nous verrons si vous rirez de cette «noyade».

—Cela débute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?

—Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, sœur Agnès était une jolie héritière de notre monde. Grande, brune, très belle, dissipée, primesautière, elle répondait à des propos de bal, à des flirts respectueux mais osés, par de grands éclats de rire qui interloquaient les amoureux. Pas facile à prendre celle-là! Les duos, les tours de valse, les singeries du cotillon, les émotions au théâtre ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant redoutée. Elle disait à Roméo quand elle était Juliette: «Monsieur, vous êtes d'un demi-ton trop haut.»

Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un jeune Saint-Cyrien, très embarrassé de son épée et portant son képi empenné comme un marguillier porte le dais aux processions du Saint-Sacrement.

Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drôles quand il s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide, n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperçut et l'encouragea même, dit-on. Puis, à la première syllabe d'aveu, elle riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son émoi:

—Vous êtes le vingt-cinquième, monsieur! Votre petite machine n'est pas originale, d'ailleurs. Je puis vous réciter la suite, si vous le voulez!

Le petit Cyrard, confus, fit une belle révérence datant de sa mère-grand et ne reparut plus chez la tante d'Agnès.

Elle ne désespéra point trop, comptant le ramener à elle tôt ou tard, lorsqu'elle apprit, deux ans après, qu'il se fiançait à une de ses amies.

Elle assista très digne à la messe de mariage, puis, le soir même, elle vint prier sœur Marie-Thérèse de la recevoir au couvent.