Angelotti.—Vous l'avez vue?

Mario.—Assez pour fixer sur cette toile le souvenir de sa merveilleuse beauté.

Angelotti, regardant.—En effet!...

Mario.—Oh! une simple esquisse.

Angelotti, regardant le tableau.—C'est bien le ton doré de ses cheveux, et ses grands yeux bleus si doux... Ah! ma chère Giulia! Quel dévouement. Pensez que depuis un an elle me dispute à la mort. Mais la tendresse d'une femme est moins puissante que la haine d'une autre.

Mario.—Ah! C'est là votre fait?...

Angelotti.—Et par ma faute... Il y a une vingtaine d'années, j'étais à Londres, uniquement soucieux alors de mes plaisirs... Un soir, au Waux-Hall, je fus accosté par une de ces créatures qui rôdent, à la nuit, dans ces jardins publics, en quête d'un souper. Celle-là était prodigieusement belle. Notre liaison dura huit jours; puis je partis, ne gardant de cette aventure que le souvenir, qu'elle méritait. Des années se passent: mon père meurt, et le partage de ses biens me fait propriétaire de terres considérables dans les environs de Naples, et, par suite, habitant de cette ville. J'y arrive un jour après une assez longue absence. Le prince Pepoli chez oui je dîne, me dit: «Venez ça que je vous présente à l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton, et à sa délicieuse femme qui révolutionne ici toutes les têtes.» Et dans lady Hamilton, jugez de ma stupeur!... je reconnais ma facile conquête du Waux-Hall...

Mario.—Eh! oui. Emma Lyon, bonne d'enfants à ses débuts, puis servante de taverne, modèle, fille publique, etc... et finalement, ambassadrice du Royaume-Uni d'Angleterre.

Angelotti.—Je dissimule en vain ma surprise. Lady Hamilton n'est pas femme à s'y méprendre. Elle se sent reconnue. A table, on m'a fait l'honneur de m'asseoir à sa droite. Mais un autre convive, La Haine, s'y place entre nous... Et j'ai la folie de la braver... L'Hamilton n'était pas alors, comme aujourd'hui, la vraie souveraine de Naples, par l'empire qu'elle a su prendre sur Marie-Caroline, son amie, sur l'amiral Nelson, son amant, protecteur du Royaume!... Mais elle avait assez de crédit déjà, pour exciter la cour à toutes les rigueurs contre les Napolitains suspects, comme moi, de pactiser avec l'idée révolutionnaire. Irrité de la voir hostile, pour nous, jusqu'à la cruauté, je m'oubliai à dire publiquement en quel lieu j'avais connu cette aventurière. Deux jours après, ma maison était envahie, mes papiers saisis, fouillés... Rien! Mais dans ma bibliothèque, deux volumes de Voltaire qu'une main perfide y avait glissés à mon insu, et par quel ordre?... ai-je besoin de vous le dire? Or le décret royal était formel. Pour tout possesseur d'un seul ouvrage de Voltaire,... trois ans de galère!...

Mario.—Et vous avez fait?...