Angelotti, prêt à manger.—Je n'y suis pour rien... (S'interrompant pour regarder autour de lui.) Mais êtes-vous bien sur?...
Mario.—L'église est vide et close de toute part... Le sacristain lui-même ne peut rentrer par cette porte que si j'en tire les verrous. Nous avons devant nous deux bonnes heures de sécurité pour le moins.
Angelotti, mangeant.—Je n'ai pas, vous disais-je, le mérite de mon évasion, qui est l'œuvre de ma sœur, la marquise Attavanti... La connaissez-vous?
Mario.—De vue seulement.
Angelotti.—C'est elle qui a tout fait! Hier à la tombée du jour, un porte-clefs gagné par elle, le nommé Trebelli, m'a apporté ces vêtements dans mon cachot dont il m'a ouvert la porte après avoir détaché mes fers. On travaille en ce moment, au château Saint-Ange, à réparer les dégâts de l'occupation française. J'ai pu me mêler, à la sortie des ouvrières, et gagner au large. Mais, à cette heure-là, les portes de la ville sont fermées, de l'Angélus du soir à l'Angélus du matin. Me réfugier chez ma sœur? Impossible... Le marquis Attavanti, mon beau-frère, est un fanatique, du trône et de l'autel, qui serait homme à me livrer lui-même au bourreau; non par méchanceté—l'imbécile n'est pas méchant—mais par courtisanerie, par peur et conscience de son devoir!... Où trouver asile pour la nuit?... Ma sœur avait prévu le cas. Les Angelotti, fondateurs de cette église, y ont leur chapelle dont seuls ils gardent la clef... elle y a déposé hier des vêtements de femme, le voile, la mante, jusqu'à l'éventail, pour cacher mon visage au besoin, et des rasoirs, des ciseaux, etc., tout ce qui peut servir à me rendre méconnaissable; la clef m'a été remise par Trebelli, j'ai pu me glisser dans cette chapelle avant la fermeture des portes de l'église, y passer toute la nuit, et le jour venu, m'y couper les cheveux et la barbe. J'attendais Trebelli ce matin. Lui seul entrant dans mon cachot, mon évasion ne devait être constatée qu'à la visite réglementaire de demain. Il était donc convenu que Trebelli ferait son service à l'ordinaire, et qu'après s'être entendu avec un voiturier, il viendrait me prendre ici à l'heure de la grand'messe. Je sortais avec lui sous mes habits de femme, nous montions en voiture, et nous allions à Frascati rejoindre ma sœur qui, partie ce matin, y prépare toutes choses pour ma sortie des Etats-Romains. Trebelli n'a pas paru, et je n'ai su que résoudre, balancé entre l'obligation de l'attendre, puisque sans lui je ne sais que devenir, et la crainte de prolonger ici mon séjour. Car enfin, si l'évasion est découverte, si Trebelli est arrêté, s'il parle...
Mario.—S'il était arrêté, vous le seriez aussi; car de gré ou de force, il aurait tout dit!... Et, si votre fuite était connue, le canon du château Saint-Ange l'aurait appris à toute la ville, en donnant le signal d'en fermer les portes...
Angelotti.—Ce qui me rassure, en effet, c'est de ne l'avoir pas entendu. Mais l'absence de cet homme...
Mario.—Un retard que le moindre accident peut motiver et qui n'a rien de bien effrayant. Attendons ici patiemment que le jour baisse. Aucun asile n'est plus sûr pour vous que cette église déserte... D'ailleurs vous ne sortirez pas de ce côté, sous votre déguisement, sans attirer l'attention des commères qui tricotent sur le pas de leurs portes, des enfants, des joueurs de boules qui sont là sur la place. Tandis qu'à la réouverture de l'église, vous pourrez sortir franchement par la grande porte, et, dans le va-et-vient des dévotes, personne ne prendra garde à une de plus. Si, à cette heure-là, Trebelli ne s'est pas encore montré, je me charge du reste.
Angelotti.—Ah! quel homme vous êtes!... Ce qui aie fâche, c'est l'inquiétude de ma pauvre sœur qui m'attend.
Mario.—Et qu'on ne saurait prévenir, malheureusement. Mais je m'explique sa présence hier dans cette église.