GASTON, descendant.
Ce n'est pas par vanité!... c'est franchise! car à vous, madame, je veux que ce cœur s'ouvre tout entier, vous serez peut-être effrayée du mal qui a dévoré cette âme, et qui a fait, partout la désolation et le vide!... mais comment ne seriez-vous pas émue à la vue de ces derniers débris de vertus et d'honneur, qui se réfugient autour de votre image, en vous conjurant de prier pour eux, et de bénir leur derniers efforts!
JEANNE.
Mais vraiment, je ne sais si je...
GASTON.
On vous a dit que j'étais un prodigue, madame!... un joueur, un libertin, un roué, ne respectant rien de le terre ni du ciel, tout à ses plaisirs, et sans autres dieux que ses caprices!... une âme enfin ouverte à tous les vices... comme cette demeure à tous les vents!... On a menti!... c'est faux!... je suis encore pire!... car ce qu'on ne vous a pas dit; c'est que je suis, de nature, ami de la ruse, de la perfidie; que je n'ai jamais plus d'éloquence que pour les faux serments, les détours et les mensonges!... Que je mens... ah! je mens avec ivresse, et le bonheur de tromper m'enivre d'une volupté plus ardente que la volupté même!... L'amour, pour moi, c'est la séduction!... c'est la lutte du bien et du mal qui se termine toujours au profit du mal! c'est la défense désespérée d'une vertu qui se débat, c'est l'honneur au vent, le feu mis à tous les coins de cette âme, vierge hier encore, aujourd'hui damnée!... C'est l'orgie sur les ruines, et le Diable éclairant la fête!
JEANNE, qui l'écoute et le regarde avec stupeur.
Et il y a de pareilles natures?
GASTON.
Et je dis le Diable! c'est qu'en vérité je crois que ses flammes courent au lieu de sang dans mes veines!... Mon père n'avait pas de fils, il se lamentait!... un ami le consolait... Bah! un fils, à quoi bon? des soucis! mille tracas!... Ah! dit mon père, qu'il vienne du ciel ou de l'enfer, mais qu'il vienne!—Je suis né... et la première fois que j'ai mordu le sein de ma nourrice, on ne s'est plus demandé d'où j'étais.—L'âge est venu, les dents aussi, et les griffes avec!—Je battais, j'égratignais serviteurs, amis, camarades, ma mère elle-même!... La sainte femme se désolait; elle me grondait, je pleurais avec elle, et de bonne foi, je déplorais ma vicieuse nature... et de bonne foi, je priais Dieu de me rendre meilleur... mais je la quittais à peine, que mes Diables bleus, c'est ainsi qu'elle appelait mes affreux instincts, reprenaient déjà le dessus... Quelque horrible fantaisie me souriait tout à coup! pousser celui-ci dans un bassin, lancer les chiens sur cet autre!... faire peur, faire peine, faire mal enfin!... Je luttais, je m'effrayais: «Non! je ne le ferai pas!... non, je ne veux pas! non, pas cette fois!» Mais le démon, sous mes pieds, me criait: Va donc! va donc!... Ma bouche, ouverte sur une prière, se fermait sur un méchant sourire, et ma conscience révoltée criait encore: «Non, jamais!...» que mon bras achevait la scélératesse et que tout l'Enfer de mon âme s'écriait avec volupté: «C'est fait!»