JEANNE.
Mais c'est effrayant!... et l'on ne sait si l'on rêve... en entendant de pareilles choses!...
GASTON.
J'ai grandi... l'enfant est devenu homme... Et les diablotins bleus, grandissant avec moi, sont devenus DIABLES NOIRS! Ma mère est morte, mon père est mort!... et à vingt-deux ans, je me suis trouvé seul, riche, indépendant et maître de toute ma vie. Et alors je regardai autour de moi tout ce monde qui me semblait destiné à devenir ma proie, en me disant: «Par quelle noirceur pourrais-je bien commencer?—Bah! je n'ai qu'à laisser faire ma nature... marche, coursier diabolique, voici la bride, conduis-moi par tous les mauvais sentiers, et, puisqu'aussi bien, j'ai beau faire; puisque je suis l'esclave né de toutes mes passions, fais que l'abus et la satiété m'en dégoûtent, et que je me retrouve un jour, en face de moi-même, tellement rassasié de vices, que je me passionne pour la saveur du bien, comme le palais, un lendemain d'orgie, aspire à la fraîcheur de l'eau de source!» Et, parti de cet infernal galop, voici des années que je chevauche, comme un personnage de ballade, le mal en tête, la mort en croupe, les vices gambadant tout autour; jusqu'au jour... ah! jusqu'au jour où las, épuisé... altéré de calme et de fraîcheur, je vous ai vue, et me suis écrié: Dieu soit loué! voici l'ombre et le vert feuillage et la source pure!...
JEANNE.
Et vous avez cru que je consentirais à jouer un rôle dans votre légende et que j'accepterais l'offre de ce cœur où tous les diables font leur sabbat?
GASTON.
Je l'ai cru, et je le crois encore!
JEANNE.
Parce que?