Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée!

A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre, un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus loin, puis s'évanouir encore.

Laure regardait sans voir...

Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et des ornières!...

Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.

Laure devint toute pâle.

Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété:

—Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit pas lui!...

Puis se ravissant:

—Mais non.., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait pas descendu à l'entrée du parc.