Que faisait là ce quatuor disparate?

Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus superstitieuse que rusée.

Ceux-là seuls—et ils étaient en petit nombre—qui auraient été à même de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement inflexibles.

Voici comment et pourquoi...

La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc et le reste du matériel indispensable.

La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave.

Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière première—les céréales—contre les rats et autres vermines de la même catégorie.

Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas le droit de se montrer difficiles.

Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant chez le père Gaboury.

Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.