Entrons.
Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte entr'ouverte d'un cabinet noir.
Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.
La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du succulent souper qui se prépare.
C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de ses pensées.
Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la mère Friponne—une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses pratiques.
En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet.
A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui retarde.
A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et apostrophe ainsi son aimable rejeton:
—Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu à ton sixième verre depuis une demi-heure.