N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous le rapport de la fraîcheur.

En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de chorégraphes.

Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la dive et du buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées; personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant que le commun dos mortels s'amuse; cavaliers et blondes à qui le tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; beaux en quêtes d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses gouttes:—tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.

Le coup d'oeil était charmant.

Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées—blondes ou brunes—rubans de toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect pittoresque au possible.

C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de fantasmagorie!

Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins!

Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de danse—contenant et contenu.

Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se distraire.

Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes appréhensions.