—Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi, obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai?

—C'est vrai... je me souviens parfaitement.

—Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup, fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la lumière de la vérité.

—Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec gravité.

En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers le groupe formé par son futur gendre et sa fille.

—Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu permets, n'est-ce pas?

—Faites, répondit Laure, avec insouciance.

Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel.

Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule, qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.

Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir, elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens—l'un rayonnant comme le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance!