—En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste.
—Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels?
—Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent.
—Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que pour d'affreux livres de médecine?
—Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur, et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de l'affection pour vous et votre famille?...
—Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille.
—Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en s'animant.
—Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon antipathie, comme vous dites, ne va pas jusque là.
—C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce que d'un atome.
Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort.