—Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë n'intriguait pas médiocrement.
Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange; mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens:
—Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente. Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle entre vous.
—Mais, ma mère... se récria Laure.
—Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul.
Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout frissonnant.
Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la réaction se fit, et il resta tout pâle.
Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort.
Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui.
La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son impénétrabilité n'en souffrit pas.