Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.
Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.
Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer.
La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.
Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen Lapierre.
Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les événements en voie de réalisation.
Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial tendu par l'irrésistible Lapierre.
Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa soeur à son affection.
Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.
Il avait même—un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc—essayé de toucher ce sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs: