Cependant, malgré ces dissemblances,—et peut-être même à cause d'elles,—les deux garçons s'accordaient comme les doigts de la main. Jamais une difficulté sérieuse n'avait surgi entre eux.

Ils étaient à peu près du même âge,—Gaspard ayant vingt-trois ans et Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours vécu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son père, qui avait péri sur les Grands Bancs, en 1837.

Quant à sa mère, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme étant morte alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois.

Labarou adopta l'enfant de son beau-frère et le considéra désormais comme faisant partie de sa propre famille.

On vivait heureux là-bas, à Saint-Pierre; la pêche rapportait suffisamment pour constituer une honnête aisance. Le père et la mère jouissaient d'une santé robuste; les enfants grandissaient à vue d'oeil et allaient bientôt, eux aussi, contribuer au bien-être général, lorsque le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison....

Labarou fut attaqué, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont la violence de caractère n'était que trop connue.... Les couteaux se mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus de six pouces de fer....

Labarou étant estimé de tout le monde, on le plaignit plutôt qu'on ne le blâma.... Des amis l'aidèrent à s'esquiver, et il put gagner la côte du Labrador, terre anglaise.

Seulement, ce n'était plus Jean Lehoulier,—comme il s'appelait réellement.

Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou.

Mais.... assez de retours en arrière.