Reprenons notre récit.

VI

LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU

Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit une révolution dans la famille.

Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à rencontrer autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs de là-bas!.... Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité grandissant à mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir après s'être quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle porte entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!

Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse sous les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène à la longue dans l'âme humaine.

L'Écriture Sainte l'a dit: Voe soli!—malheur à l'homme seul sans cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère!

Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant dans la communauté de ses semblables et a dû en maintes circonstances, subir les heurts de là promiscuité, les chocs des passions en lutte—que dire de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, de satisfaction légitime à une curiosité toujours en éveil!

Pour ceux-là, c'est le repos,—un repos trop complet, peut-être; mais, à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable tristesse elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité morale!....

On en causa longtemps dans la famille.