Le lendemain, je longeai, avec un détachement, la côte de l'ouest, interrogeant toutes les sinuosités et les plus petites éminences; car, dans la Basse Égypte, elles recèlent toutes les antiquités, lesquelles en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche, je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetée formée de débris colossaux: quel plaisir j'éprouvai en apercevant d'abord un fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces, appartenait à une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit, le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il ne remontât aux anciennes époques égyptiennes; au mouvement de cette main, à quelque autre débris qui l'avoisine, et d'après la seule habitude de voir des figures égyptiennes, dont la pose offre si peu de variété, on peut reconnaître dans ce fragment une Isis tenant un nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais déplacé il perdrait presque tout son prix. Près de là plusieurs membres d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu à un grand et bel édifice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent depuis bien des siècles ces débris sans les avoir défigurés: il semble que c'est le sort attaché à tous les monuments égyptiens de résister également aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mêlé aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tête et les jambes de devant sont tronquées, autant que les madrépores et les petits coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Égypte à cette matière; il avait treize à quatorze pieds de proportion. À quelque distance, au milieu des débris d'entablements semblables à ceux que j'ai décrits, est une autre figure d'Isis, assez conservée pour, qu'on puisse en reconnaître la pose; ses jambes sont rompues, mais le morceau est à côté: cette figure est en granit, et a dix pieds de proportion. Tous ces débris semblent avoir été mis là pour former une jetée, et servir de brisant devant un édifice détruit; mais qui, à en juger par ses substructions, ne peut être que le reste d'un bain pris sur la mer, et dont le rocher coupé trace encore le plan. La partie que ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de saillie pour en faire un dessin qui fût une vue, j'en ai tracé une espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des fragments que je viens de décrire.
À quatre cents toises de là, en rentrant dans les terres, toujours tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par quelques fragments de constructions soignées, qu'elles faisaient partie d'édifices importants. Près de là on trouve plusieurs chapiteaux corinthiens en marbre, trop frustes pour être mesurés, mais qui doivent avoir appartenu à des bases de même matière, et qui donnaient à la colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantité de tronçons de colonnes de granit rose, cannelés, tous de même grosseur, de même matière, travaillés avec le même soin, sont les incontestables ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Égypte, d'après tout ce que je viens de décrire, et notamment ces derniers fragments, il ne me reste aucun doute que ce ne fussent là les ruines de Canope, et celles de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui de Lampsaque: ce temple miraculeux où les vieillards retrouvaient la jeunesse; et les malades, la santé. Le bain dont j'ai donné la vue était peut-être un des moyens que les prêtres employaient pour opérer ces prodiges.
Le sol n'a rien conservé de l'antique volupté canopite; quelques éminences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de granit carrées, sans hiéroglyphes ni formes qui attestent à quel genre d'édifice et à quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites vallées, aussi arides que les monticules dont elles sont formées, sont tout ce qui reste de cette ville, jadis si délicieuse, et qui n'offre plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Éleusine, et qui par un embranchement arrivait à Canope, et y apportait la fraîcheur, a disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni même concevoir la possibilité de son existence: il ne reste d'eau aux environs que dans quelques puits ou citernes, si étroites et si obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur; elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui rassemblait toutes les délices; où affluaient tous les voluptueux, n'est plus maintenant qu'un désert que traversent quelques chacals et des Bédouins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal, que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressées, sa queue plus longue, traînante, et garnie de poil comme celle du renard, à qui il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardé comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait accompagné, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dépêches pour le général en chef; on allait expédier un détachement pour les porter: je ne pus me défendre du plaisir que me faisait éprouver l'occasion qui s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le séjour que j'y avais fait, je n'avais jamais pu éloigner de ma pensée que ce château était une prison d'état dans laquelle j'étais relégué; ce rocher exigu, battu continuellement des vagues, le bruit importun qui en résulte, le sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans ce triste séjour afflige et flétrit l'âme: en le quittant, il me sembla que j'échappais à tous les tourments d'une tyrannique captivité.
Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher dans la mer, m'écorcher dans les halliers, et tomber parfois dans les débris épars sur le rivage; mais à trois heures du matin j'arrivai à Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon départ de France, mais dans une chambre fraîche, sur une natte propre.
Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet.
Le jour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet était arrivé: nous vîmes avec surprise qu'on ne faisait aucun préparatif pour célébrer cette fête, la plus solennelle de l'année hégirienne. Vers le soir, le général Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivée avait augmenté les honneurs et les honoraires; ses réponses furent évasives: les autres municipaux questionnés dirent qu'ils avaient proposé les préparatifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une chose qui était du département de leur collègue le moufti, ils avaient été obligés d'attendre des ordres à cet égard. Le prêtre fut dévoilé: courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur; mais l'occasion s'était présentée de faire croire au peuple que nous nous opposions à ce qui était un des actes les plus sacrés de son culte, il l'avait saisie: il fut déjoué à la manière orientale; on lui signifia qu'il fallait que la fête eût lieu à l'instant: sur l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les préparatifs, le général lui dit que si ce qui restait de temps ne suffisait pas pour ordonner la fête, il suffirait pour conduire le moufti aux fers. La fête fut proclamée dans un quart d'heure; la ville fut illuminée, et les chants de piété furent unis à ceux de l'allégresse et de la reconnaissance.
Après souper, nous fûmes invités à nous rendre dans le quartier du premier magistrat civil où nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil d'une fête turque: la rue était la salle d'assemblée, qui s'allongeait ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade couverte de tapis fut occupée par les personnes distinguées; des feux, joints à une quantité de petites lampes et de grands cierges, formaient une bizarre illumination; d'un côté, il y avait une musique guerrière, composée de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et de grands tambours albanais; de l'autre, étaient des violons, des chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargés de confitures, de café, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela complétait l'appareil de la fête.
Dès que nous fûmes placés, la musique guerrière commença: une espèce de coryphée jouait deux phrases de musique que les autres répétaient en choeur à l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit manie de le broder, la seconde mesure était déjà une cacophonie aussi désagréable pour des oreilles bien organisées qu'enchanteresse pour celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphée reprenait toujours le même chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un improvisateur inspiré et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le choeur venait à son secours, et toujours avec la même dissonance; les violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, où un peu de mélodie était noyé dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un chanteur inspiré venait ajouter encore à la fastidieuse mollesse des semi-tons du violon, qui, évitant sans cesse la note du ton, tournait autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans les séguedilles espagnoles: ceci pourrait servir à prouver que le séjour des Arabes en Espagne y a naturalisé ce genre de chant: après le couplet, le violon reprenait le même motif avec de nouvelles variations, que le chanteur déguisait de nouveau par un mouvement, pointé, jusqu'à faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le délire d'une expression sans principe et sans rythme: mais c'était là ce qui ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit, fut du même genre que le chant; ce n'était ni la peinture de la joie ni celle de la gaieté, mais celle d'une volupté qui arrive très rapidement à une lasciveté, d'autant plus dégoûtante, que les acteurs, toujours masculins, expriment de la manière la plus indécente les scènes que l'amour même ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère.
Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs,
des Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes.