J'étais fort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes; elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux; c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon à donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor: je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous trois de la famille d'Abraham.
À la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient; je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après j'étais déjà en chemin.
Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit. Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve, je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est à gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à-dire que la ligne de son arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine, et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite: je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son étendue.
L'après midi, vis-à-vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Égypte, à la grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et plus déformée.
Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards, de hérons, et de pélicans.
Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de Rigga et Caffr-êl-Risk.
Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère. La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais, aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et, d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Égypte toutes les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la nature a fixé imperturbablement en Égypte, s'il arrivait, par exemple, que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.
Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait lever le miri ou l'imposition territoriale, et une réquisition de chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'à l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que Diodore de Sicile dit des Égyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le désaisissement de leur argent.
Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire des découvertes et d'observer les particularités de l'intérieur, du pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que j'avais vue de loin; je n'en étais plus qu'à une demi lieue, mais cet espace était traversé par le canal Jusef et un autre petit canal, et nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus beau temps je pus en observer les détails, comme si je l'avais touchée: bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaîne libyque, sa forme est de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est construite étant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin sont plus dégradés que tous les autres, et, dans le milieu de l'élévation du second, il y a plusieurs assises qui ont éprouvé la même dégradation. En passant du village de Medoun à celui de Sapht je fus dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraît qu'on a tenté une fouille au second gradin du côté du Nord: les décombres, recouverts de sables, s'élèvent jusqu'à la hauteur de cette fouille, et ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue commence au troisième, dont il reste à peu près le tiers: la hauteur totale de ce qui existe de cette pyramide me parut être à peu près de deux cents pieds.
Tout le pays que nous avions parcouru était abondant, semé de blé, de sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est une espèce de millet dont la culture est presque générale dans la Haute Égypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans le font griller comme le maïs: ils en mâchent la canne verte comme celle du sucre; la feuille nourrit le bétail, la moelle sèche sert d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et rien de tout cela n'est bon.