Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquée parmi lesquelles étaient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce des débris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquité.

De Sapht nous allâmes à un hameau, qui en est tout près, et qui est une espèce de forteresse de boue: cette retraite féodale est formée d'une enceinte traversée par quelques rues alignées; dans cette enceinte est un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crénelé, avec un chemin couvert criblé de meurtrières: le kiachef avait émigré, ses satellites étaient dispersés, et leurs maisons étaient pillées; les habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre une revanche.

À notre seconde sortie nous allâmes à Meimound, village très riche, de dix mille habitants; il est entouré, comme tous les autres, de monceaux d'ordures et de décombres, qui, dans un pays de plaine, forment autant de montagnes d'où l'on découvre tout le pays d'alentour: aussi les crêtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et observent si la plaine est tranquille. L'inconvénient de ces tas d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière fangeuse, mêlée de brins de paille imperceptibles, et d'être une des nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Égypte est affligée.

De Meimound nous allâmes à El-Eaffer, joli village dans un excellent pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique, tirée de l'incision d'un mimosa, appelé épine Égyptienne, ou cassie, portant des boutons d'or très odoriférants: on nous donna à El-Eaffer de beaux chevaux et un bon déjeuner. Nous découvrîmes de là Aboussir, Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et Eschmend-êl-Arab. Nous trouvâmes à El-Eaffer une douzaine d'Arabes campés hors du village; je dessinai la tente du chef, composée de neuf piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel étaient tous les meubles de son ménage, consistant en une natte, et un tapis de même étoffe que la tente; deux sacs, l'un de blé pour le maître, et l'autre d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un moulin à bras pour faire la farine; une cage à poulets, un vase à faire pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les femmes étaient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous vînmes à Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs; et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent du miri. Je fis encore une vue de Zaoyé à sa partie sud, et laissai sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le sort des opérations allait être celui de mes voyages. Nous partîmes de Zaoyé, et vînmes coucher à Chendaouych, en repassant par Meimound et Benniali: les premiers arrivés à ce village en avaient trouvé les habitants armés; il en était résulté un malentendu pour lequel il y avait eu des coups de fusil tirés; plusieurs d'entre eux avaient été tués: mais on s'était expliqué, et tout s'était arrangé. Un moment après nous entendîmes de grands cris, qui nous parurent annoncer quelque terrible catastrophe, ou en être la suite; la hache de nos sapeurs avait attenté aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait paru à nos soldats très propre à faire bouillir la soupe; et ce fut bien un autre grief que le premier.

La croyance dans un Être suprême, quelques principes de morale, enfin tout ce qui est raisonnable suffit à l'homme sage; mais aux passions de l'homme ignorant il faut des divinités intermédiaires, des divinités grossières, analogues à sa grossière imagination, des divinités vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se réduit à des préceptes, ne peut donc suffire à l'ignorance fantastique des Arabes; aussi, malgré leur aveugle respect pour le Coran, et leur obéissance absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgré l'anathème prononcé contre tout ce qui s'en écarte, ils n'ont pu se soustraire à l'hérésie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints, auxquels ils n'assignent point de place à part dans leur paradis, où tout est commun, mais auxquels ils élèvent des tombeaux, et dont ils révèrent la cendre; et ce qu'il y a d'étrangement stupide, c'est que ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir servi de risée pendant leur vie. Ils attribuent aux pauvres d'esprit, quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père de la lumière, et guérit le mal des yeux; un autre est le père de la génération, et préside aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces saints, accroupis à l'angle, d'une muraille, ont passé leur vie à répéter sans cesse le mot allah, et à recevoir sans reconnaissance ce qui a suffi à leur subsistance; d'autres à se frapper la tête avec des pierres; d'autres, couverts de chapelets, à chanter des hymnes; d'autres enfin, tels que les fakirs, à rester immobiles, et absolument nus, sans témoigner jamais la moindre sensation, et attendant une aumône, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais. Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui recèlent un bon ou un mauvais génie, et qui deviennent sacrés, dont on ne peut rien détacher sans profanation, auxquels on va faire des confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est mystérieux et secret, mais on les révère publiquement. Il y avait un arbre de ce genre à Chendaouyéh, et c'était le danger qu'il avait couru qui avait excité la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappé de sa décrépitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des feuilles, toutes les autres, desséchées et rompues, étaient scrupuleusement conservées à l'endroit où en se détachant du tronc elles étaient tombées sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention; j'y trouvai dés cheveux attachés avec des clous, des dents, de petits sacs de cuir, de petits étendards, et tout près des tombeaux, des pierres isolées, un siège en forme de selle, sous lequel était une grosse lampe. Les cheveux avaient été cloués par des femmes pour fixer l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient à des adultes, qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que l'on va fabriquer soit toujours habitée par celui qui va la bâtir: le siège est le lieu où se met celui qui adresse son voeu de nuit, après avoir allumé la lampe qui est dessous; cérémonie à laquelle j'aurais voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystérieux de la nuit. J'ai dessiné cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessiné quelques figures particulières de ces êtres, parmi lesquels il y en a qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutôt à l'élévation de l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicité.

À Chendaouyéh, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, où pour la première fois je trouvai du gazon en Égypte. À peine nous étions enveloppés dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous passâmes la nuit à faire la ronde des postes, et à chercher vainement ce qui nous avait donné cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes à Bénésouef.

Desaix avait été chargé de poursuivre Mourat-bey, et de faire la conquête de la Haute Égypte, où ce dernier s'était réfugié après la bataille des pyramides; le même jour, la division Desaix était allé prendre position en avant du Caire; et lui n'était venu dans cette ville que pour prendre les ordres du général en chef, et concerter ses mouvements avec les siens: il en était parti le 25 Août avec une flottille qui devait convoyer sa marche.

Informé qu'une partie des provisions et munitions des Mamelouks était sur des bateaux à Rechuésé, Desaix avait, malgré l'inondation, marché pour les enlever; et la vingt et unième légère, ayant traversé huit canaux et le lac Bathen avec de l'eau jusque sous les bras, avait atteint le convoi à Bénéseh, chassé les Mamelouks qui devaient le défendre, et s'en était emparé. Mourat avait fui dans le Faïoum; Desaix avait rejoint sa division à Abougirgé, avait marché sur Tarout-êl-Cherif, où il avait pris position à l'entrée du canal Jusef, pour assurer ses communications avec le Caire. Arrivé à Siouth, où les Mamelouks n'avaient osé l'attendre, il avait essayé de les joindre à Bénéadi, où ils s'étaient retirés avec leurs femmes et leurs équipages: les ayant enfin tous rassemblés dans le Faïoum, il était reparti de Siouth pour descendre à Tarout-êl-Cherif; il y avait embarqué son armée, lui avait fait remonter le canal de Jusef, malgré les obstacles inouïs qu'offraient les sinuosités de ce canal, malgré les attaques des Mamelouks, et les oppositions des habitants, étonnés de se voir obligés de servir au succès d'opérations qu'ils avaient regardées d'abord comme impossibles. Desaix arriva cependant à la hauteur de Manzoura, sur le bord du désert, où il joignit enfin Mourat: ne pouvant effectuer son embarquement sous le feu de l'ennemi, il fit virer de bord pour revenir à Minkia; les Mamelouks, encouragés par cette contremarche, harcèlent les barques; des compagnies de grenadiers les chassent et les dispersent: le débarquement s'effectue, les troupes se forment en bataillons carrés; on reprend le chemin du désert, accompagné des barques, jusque vis-à-vis de Manzoura. Mourat-bey était à deux lieues; tandis que son arrière-garde nous harcèle, il gagne les hauteurs, où on le voit se déployer avec toute la magnificence orientale. Avec des lunettes on put distinguer sa personne toute resplendissante d'or et de pierreries; il était entouré de tous les beys et kiachefs qu'il commandait. On marche droit à lui; et cette brillante cavalerie, toujours incertaine dans ses opérations, canonnée par deux de nos pièces, les seules qui eussent pu suivre, s'arrête, se replie et se laisse chasser jusqu'à Elbelamon. En la suivant, on s'était éloigné des barques; nous manquions de vivres, il fallut rétrograder pour venir chercher du biscuit: l'ennemi croit que nous fuyons; il nous attaque avec des cris qui ressemblent à des hurlements: nos canons en éloignent la masse; mais les plus déterminés viennent avec leurs sabres braver notre mousqueterie, et enlever deux hommes jusque sous nos baïonnettes; la nuit seule nous délivre de leur obstination. On regagne les barques, on se charge de biscuit, et après avoir pris quelque repos on se remet en marche. Pendant ce temps, Mourat-bey avait fait venir à son armée un inconnu qui répandait la nouvelle que les Anglais avaient détruit ce qu'il y avait de Français à Alexandrie, que les habitants du Caire avaient massacré ceux qui occupaient cette ville, enfin qu'il ne restait en Égypte que cette poignée de soldats, que l'on avait vu fuir la veille, et que l'on allait anéantir: il y eut une fête ordonnée, et dans cette fête un simulacre de combat, où les Arabes représentant les Français, avaient ordre de se laisser vaincre; la fête se termina à la manière des cannibales, c'est-à-dire qu'ils massacrèrent les deux prisonniers qu'ils avaient faits deux jours auparavant.

Desaix avait appris que Mourat était à Sediman, qu'il s'ébranlait pour le joindre et lui livrer bataille; il résolut de l'attaquer lui-même; dès que nous eûmes quitté le pays couvert et cultivé, et que sur une surface unie l'oeil put nous compter; des cris d'une joie féroce se firent entendre; mais la journée était avancée, les ennemis remirent au lendemain une victoire qu'ils croyaient assurée. La nuit se passa en fêtes dans leur camp; leurs patrouilles venaient dans les ténèbres insulter nos avant-postes en contrefaisant notre langage. Au premier rayon du jour, on se forma en bataillon quarré avec deux pelotons aux flancs; peu de temps après, on vit Mourat-bey à la tête de ses redoutables Mamelouks et huit à dix mille Arabes, couvrant vis-à-vis de nous un horizon d'une lieue d'étendue. Une vallée séparait les deux armées; il fallait la franchir pour attaquer ceux qui nous attendaient; à peine nous voient-ils engagés dans cette position désavantageuse qu'ils nous enveloppent de toutes parts, et nous chargent avec une bravoure qui tenait de la fureur: notre masse pressée rend leur nombre inutile; notre mousqueterie les foudroie, et repousse leur première attaque: ils s'arrêtent, se replient comme pour prendre du champ, et tombent tous à la fois sur un de nos pelotons; il en est écrasé; tout ce qui n'est pas tué, par un mouvement spontané se jette à terre: ce mouvement démasque l'ennemi pour notre grand quarré; il en profite et le foudroie: ce coup de feu l'arrête de nouveau, et le fait encore se replier. Ce qui reste du peloton rentre dans les rangs; on rassemble les blessés. Nous sommes de nouveau attaqués en masse, non plus avec les cris de victoire, mais avec ceux de la rage; la valeur est égale des deux côtés; ils avaient celle de l'espérance, nous avions celle de l'indignation: nos canons de fusils sont entamés de leurs coups de sabres; leurs chevaux sont précipités contre nos files, qui n'en sont point ébranlées; ces animaux reculent à la vue de nos baïonnettes; leurs maîtres les poussent tournés en arrière, dans l'espoir d'ouvrir nos rangs à force de ruades: nos gens, qui savent que leur salut est dans l'unité de leurs efforts se pressent sans désordre, attaquent sans engager; le carnage est partout, et il n'y a point de mêlée: les tentatives impuissantes des Mamelouks excitent en eux un délire de fureur; ils lancent contre nous les armes qui n'ont pu autrement nous atteindre, et, comme si ce combat dût être le dernier, nous les voyons jeter fusils, tromblons, pistolets, haches, et masses d'armes; le sol en est jonché. Ceux qui sont démontés se traînent sous les baïonnettes, et viennent chercher avec leur sabre les jambes de nos soldats; le mourant rassemble sa force, et lutte encore contre le mourant, et leur sang, qui se mêle en abreuvant la poussière, n'a pas apaisé leur animosité. Un des nôtres, renversé, avait joint un Mamelouk expirant, et l'égorgeait; un officier lui dit: «Comment, en l'état où tu es, peux-tu commettre une pareille horreur?» «Vous en parlez bien à votre aise, vous, lui dit-il, mais moi, qui n'ai plus qu'un moment à vivre, il faut bien que je jouisse un peu.

Les ennemis avaient suspendu leur attaque; ils nous avaient tué bien du monde; mais en se repliant ils n'avaient pas fui, et notre position n'était pas devenue plus avantageuse: à peine s'étaient-ils retirés, que, nous laissant à découvert, ils firent jouer une batterie de huit canons, qu'ils avaient masquée, et qui, à chaque décharge, emportait six à huit des nôtres. Il y eut un moment de consternation et de stupeur; le nombre des blessés augmentait à chaque instant. Ordonner la retraite était rendre le courage à l'ennemi et s'exposer à toute sorte de dangers; différer était accroître inutilement le mal et s'exposer à périr tous: pour marcher il fallait abandonner les blessés, et les abandonner, était les livrer à une mort assurée; circonstance affreuse dans toutes les guerres, et surtout dans la guerre atroce que nous faisions! Comment donner un ordre? Desaix, l'âme brisée, reste immobile un instant; l'intérêt général commanda; la voix de la nécessité couvrit les cris, des malheureux blessés, et l'on marcha. Nous n'avions à choisir qu'entre la victoire ou une destruction totale; cette situation extrême avait, tellement rapproché tous les intérêts, que l'armée n'était plus qu'un individu, et que pour citer les braves il faudrait nommer tous ceux qui la composaient: notre artillerie légère, commandée par le bouillant Tournerie, fit des prodiges d'adresse et de célérité; et tandis, qu'elle démonte en courant quelques canons des Mamelouks, nos grenadiers arrivent; la batterie est abandonnée; cette cavalerie à l'instant s'étonne, s'ébranle, se replie, s'éloigne, et disparaît comme une vapeur; cette masse décuple de forces s'évanouit, et nous laisse sans ennemis.