Jamais il n'y eut de bataille plus terrible, de victoire plus éclatante, de résultat moins prévu; c'était un rêve dont il ne restait qu'un souvenir de terreur: pour la représenter j'en fis deux dessins.
L'avantage réel que nous obtînmes à la bataille de Sediman fut de détacher les Arabes des Mamelouks; mais nous devons encore compter parmi nos succès la terreur qu'acheva de donner à ces derniers notre manière de combattre; malgré la disproportion du nombre, la position désavantageuse où nous nous étions trouvés, malgré les circonstances qui avaient favorisé leurs armes, et qui avaient dû faire croire à notre destruction totale, le résultat du combat n'avait été pour eux que la perte d'une illusion. Il s'ensuit que Mourat-bey n'espéra plus d'enfoncer les lignes de notre infanterie, ni de tenir contre ses attaques ou de les repousser: aussi ne nous laissa-t-il plus de moyens de le vaincre; nous fumes réduits à poursuivre un ennemi rapide et léger, qui, dans son inquiète précaution, ne nous laissait ni repos ni sécurité. Notre manière de guerroyer allait être la même que celle d'Antoine chez les Parthes: les légions romaines renversant les bataillons, sans compter de vaincus, ne trouvaient de résistance que l'espace que l'ennemi laissait devant elles; mais, épuisées de pertes journalières, fatiguées de victoires, elles tinrent à fortune de sortir du territoire d'un peuple qui, toujours vaincu et jamais subjugué, venait le lendemain d'une défaite harceler avec une audace toujours renaissante ceux à qui la veille il avait abandonné un champ de bataille toujours inutile au vainqueur.
La chaleur des jours, la fraîcheur des nuits dans cette saison, avaient affligé l'armée d'un grand nombre d'ophtalmies; cette maladie est inévitable lorsque de longues marches ou de grandes fatigues sont suivies de bivouacs dans lesquels l'humidité de l'air répercute la transpiration: ces contrastes produisent des fluxions qui attaquent ou les yeux ou les entrailles.
Desaix, pressé de percevoir le miri et de lever des chevaux dans la province dont il vient de s'emparer, laisse trois cents cinquante hommes à Faïoum, et part pour réduire les villages que Mourat-bey avait soulevés. Pendant qu'il parcourt la province, mille Mamelouks et un nombre de fellahs ou paysans viennent attaquer dans la ville ceux qui y étaient restés malades.
Le général Robin, et le chef de brigade Exuper, atteint aussi de l'ophtalmie, ainsi que ceux qu'il commandait, font des prodiges de valeur, et repoussent de rue en rue un peuple d'ennemis, après en avoir fait un massacre épouvantable. Desaix rejoint ces braves, et toute l'armée marche sur Bénésouef pour disputer à Mourat-bey le miri de cette riche province.
Arrivé à Bénésouef, Desaix, pour se procurer les moyens de se remettre en campagne, alla au Caire; il y rassembla et fit partir tout ce qu'il croyait nécessaire pour assurer ses marches, et forcer Mourat à combattre. Redoutant les délices de la capitale, je restai à Bénésouef; quelque peu pittoresque qu'il fût, j'en fis le dessin.
Vallée des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures
sur le Cours du Nil.
Sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis de Bénésouef, la chaîne arabique s'abaisse, s'éloigne, et forme la vallée de l'Araba ou des Chariots, terminée par le Mont-Kolsun, fameux par les grottes des deux patriarches des Cénobites, Saint Antoine et Saint Paul, les fondateurs de la secte monastique, les créateurs de ce système contemplatif, si inutile à l'humanité, et si longtemps respecté par les peuples trompés. Sur le sol qui couvre les deux grottes qu'habitèrent ces deux saints ermites, il existe encore deux monastères, de l'un desquels on aperçoit, dit-on, le Mont Sinaï au-delà de la Mer Rouge. L'embouchure de cette vallée du côté du Nil n'offre qu'une triste plaine, dont une bande étroite sur le bord du fleuve est seule cultivée: au-delà de cette bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dévorés par le sable; ils offrent le spectacle affligeant d'une dévastation journalière, produite par l'empiètement continuel du désert sur le sol inondé.
Rien n'est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux pieds leurs toits, de rencontrer les sommités de leurs minarets, de penser que là étaient des champs cultivés, qu'ici croissaient des arbres, qu'ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu; autour des murs, dans leurs murs, partout le silence: ces villages muets sont comme les morts dont les cadavres épouvantent.
Les anciens Égyptiens parlant de cet empiètement de sables le désignaient par l'entrée mystérieuse de Typhon dans le lit de sa belle-soeur Isis, inceste qui doit changer l'Égypte en un désert aussi affreux que les déserts qui l'avoisinent; et ce grand événement arrivera lorsque le Nil trouvera une pente plus rapide dans quelques-unes des vallées qui le bordent que dans le lit où il coule maintenant, et qu'il élève tous les jours. Cette idée qui paraît d'abord extraordinaire, devient probable si l'on considère les lieux. L'élévation du Nil, l'exhaussement de ses rives, lui ont fait un canal artificiel, qui aurait déjà laissé le Faïoum sous les eaux, si le calife Jusef n'eût pas élevé des digues sur les anciennes, et creusé un canal d'embranchement au-dessous de Bénésouef, pour rendre au fleuve une partie des eaux que le débordement verse chaque année dans ce vaste bassin. Sans les chaussées faites pour arrêter l'inondation, les grandes crues ne feraient bientôt qu'un grand lac de toute cette province: c'est ce qui faillit arriver, il y a vingt-cinq ans, par une inondation extraordinaire, dans laquelle le fleuve ayant surpassé les digues d'Hilaon, il y eut à craindre que toute la province ne restât sous les eaux, ou que le Nil ne reprît une route qu'il est presque évident qu'il a déjà tenue dans des siècles bien reculés. C'est donc pour remédier à cet inconvénient qu'on a fabriqué près d'Hilaon une digue graduée, où, dès que l'inondation est arrivée à la hauteur qui arrose cette province sans la submerger, il y a une décharge qui en partage la masse, en fait entrer la quantité nécessaire pour arroser le Faïoum, fait dériver le surplus, et la force à revenir au fleuve par d'autres canaux plus profonds. Si donc l'on osait hasarder un système, on dirait que, plus anciennement que les temps les plus antiques dont nous avons connaissance, tout le Delta n'était qu'un grand golfe dans lequel entraient les eaux de la Méditerranée; que le Nil passait à l'ouverture de la vallée qui entre dans le Faïoum; que par le fleuve sans eau il allait former le Maréotis, qui en était l'embouchure dans la mer, ainsi que le lac Madier l'était de la bouche Canopite, et que les lacs de Bérélos et de Menzaléh le sont encore des bouches Sébénitique, Mendeisienne, Tanitique, et Pélusiaque; que le lac Bahr-Belamé ou le lac sans eau sont les ruines de l'ancien cours de ce fleuve, dans lequel on trouve en pétrification d'irrévocables témoignages de débordement, de végétations, et de travaux humains, qui attestent que ce sol a été exhaussé par le cours du fleuve, et par cette perpétuelle fluctuation des sables qui marchent toujours de l'ouest à l'est; que le Nil, à une certaine époque, trouvant plus de pente au nord qu'au nord-ouest, où il coulait, s'est précipité dans le golfe que nous venons de supposer; qu'il y a formé d'abord des marais, et puis enfin le Delta. Il résulterait de là que les premiers travaux des anciens Égyptiens, tels que le lac Moeris, aujourd'hui le lac Bathen et la première digue, n'ont été faits d'abord que pour retenir une partie des eaux du débordement, pour en arroser la province d'Arsinoé, qui menaçait de devenir stérile, et que, dans un temps postérieur, le lac Moeceris ou Bathen ne recevant plus assez d'eau et ne pouvant plus arroser le Faïoum, on a été obligé de prendre le fleuve de plus haut, et de creuser le canal Jusef, qui porte sans doute le nom du calife qui aura fait cette grande opération; mais en même temps, craignant que dans les grandes inondations le Faïoum ne fût inondé sans retour, ce prince aura élevé tout d'un temps de nouvelles digues sur les anciennes telles qu'elles existent maintenant, et fait creuser les deux canaux de Bouche et de Zaoyé, pour faire rentrer dans le fleuve le superflu des eaux.