Enfin nous partîmes de cette ville le 16 décembre au soir: le spectacle du départ était admirable; je regrettai d'être trop occupé pour en pouvoir faire un dessin: notre colonne avait une lieue d'étendue: tout respirait la joie et l'espérance. À la tombée du jour, nous fûmes attristés par la vue d'une terre en friche, et d'un village abandonné; le silence de la nuit, un sol inculte, des maisons désertes, combien de tels objets apportent d'idées mélancoliques! c'est la tyrannie qui commence cette affreuse dépopulation, qu'achèvent le désespoir et le crime. Lorsque le maître d'un village a exigé tout ce que le pays peut donner, que la misère des habitants est encore troublée par de nouvelles demandes, réduits au désespoir, ils opposent la force à la force; dès lors, en état de guerre, on leur court sus; et si, en se défendant, ils ont le malheur de tuer quelques satellites de leurs tyrans, il ne leur reste de ressource que la fuite pour sauver leur vie, et le vol pour l'alimenter; hommes, femmes, enfants, errants, rayés de la société, deviennent la terreur de leurs voisins, ne paraissent dans leurs foyers que furtivement, et, comme des oiseaux de nuit, se servent de leurs murailles comme repaires de leur brigandage, et n'y reparaissent plus que momentanément pour épouvanter ceux, qui pourraient vouloir leur succéder. C'est ainsi que ces villages, devenus l'asile du crime, n'offrent plus aux regards que friches, ruines, silence et désolation.

Nous arrivâmes à El-Beranqah à une heure de nuit; nous en partîmes dès la pointe du jour; nous vînmes déjeuner à Bébé, village considérable, qui n'a rien de particulier que de posséder le poignet de Saint George, relique très recommandable pour tout pieux chevalier: ici la chaîne arabique se rapproche si fort du Nil qu'elle ne laisse qu'un ruban vert sur sa rive.

À Miniel-Guidi, nous fumes retardés par des accidents arrivés aux trains de notre artillerie dans les passages des canaux; nous apprîmes là que les Mamelouks étaient à Fechneh. Pendant que nous attendions assis à l'ombre, on amena au général Desaix un criminel. On criait, «C'est un voleur; il a volé des fusils aux volontaires, on l'a pris sur le fait»; et nous vîmes paraître un enfant de douze ans, beau comme un ange, blessé au bras d'un large coup de sabre; il regardait sa blessure sans émotion: il se présenta d'un air naïf et confiant au général, qu'il reconnut aussitôt pour son juge. Ô puissance de la grâce naïve! pas un assistant n'avait conservé de colère. On lui demanda qui lui avait dit de voler ces fusils: Personne; qui l'avait porté à ce vol: Il ne savait, le fort; s'il avait des parents: Une mère, seulement, bien pauvre et aveugle; le général lui dit que s'il avouait qui l'avait envoyé, on ne lui ferait rien; que s'il s'obstinait à se taire, il allait être puni comme il le méritait: Je vous l'ai dit, personne ne m'a envoyé, Dieu seul m'a inspiré; puis mettant son bonnet aux pieds du général: Voilà ma tête, faites-la couper. Religion fatale, où des principes vicieux unis au dogme mettent l'homme entre l'héroïsme et la scélératesse! Pauvre petit malheureux! dit le général; qu'on le renvoie. Il vit que son arrêt était prononcé; il regarda le général, celui qui devait l'emmener, et devinant ce qu'il n'avait pu comprendre, il partit avec le sourire de la confiance; sourire qui arriva jusqu'au fond de mon coeur: je fis le mieux que je pus un dessin de cette scène. C'est par des anecdotes qu'on peut faire connaître la morale des nations; c'est par des anecdotes, plutôt que par des discussions, que l'on peut développer l'influence des religions et des lois sur les peuples.

À cette scène touchante succéda un événement étrange, de la pluie! elle nous donna pour un instant une sensation qui nous rappela l'Europe et le premier parfum du printemps au 17 Décembre. Quelques moments après on vint nous avertir que les Mamelouks nous attendaient à deux lieues de là avec une armée de paysans: dès lors allégresse; bataille pour le soir ou au plus tard pour le lendemain. À l'approche de Fechneh nous découvrîmes un détachement de Mamelouks, qui nous laissa approcher à la demi portée du canon, et disparut: on nous dit que le gros corps était à Saste-Elsayéné, à une lieue plus loin; les canons se faisaient attendre, leur marche était à chaque instant arrêtée par les canaux; et, malgré la volonté du général de joindre l'ennemi, et de l'attaquer avant même que l'ordre de bataille fût complet, nous ne pûmes arriver à Saste qu'à la nuit; et il y avait deux heures que les Mamelouks en étaient sortis. À Saste, nous sûmes qu'ils avaient appris notre marche à la moitié de la journée, dans le moment où les habitants débattaient leurs intérêts sur ce qu'ils exigeaient d'imposition extraordinaire; et dès lors ils ne pensèrent plus qu'à charger leurs chameaux, nous nommant fléau de Dieu, envoyé pour les punir de leurs fautes; et en vérité ils auraient pu employer des expressions moins pieuses.

Ils allumèrent des feux qui furent bientôt éteints. Nous partîmes le 18 à la pointe du jour; ils nous avaient précédés de deux heures, et avaient pris trois lieues d'avance sur nous; ils marchaient en s'éloignant du Nil, entre le Bar Juseph et le désert, abandonnant le pays le plus riche de l'univers. Dans cette troisième traversée, je ne trouvai point ce canal droit comme il est tracé sur toutes les cartes: un nivellement général pourrait seul faire connaître le système et le régime des arrosements, et ce qui appartient à la nature ou aux travaux des hommes dans cette partie intéressante de l'Égypte. Vers le soir, nous traversâmes à gué le canal de Juseph, qui à cet endroit paraît n'être que la partie la plus basse de la vallée, le réceptacle de l'écoulement des eaux, et point du tout l'ouvrage de l'art, qui ne se manifeste nulle part. Le secret sûr tout cela est réservé à une grande opération faite en temps de paix, qui pourra déterminer ce qu'il y aurait à faire pour recouvrer les avantages négligés ou perdus de ce mystérieux canal. Ce travail important aurait été celui du général Caffarelli, toujours si ardent pour tout ce qui pouvait contribuer au bien de tous, si la mort n'eût enlevé dans sa personne un ami tendre au général en chef, un bienfaiteur à l'Égypte entière.

Au simple examen de ces nivellements, je serais porté à croire que cette partie de l'Égypte est devenue plus basse que les bords exhaussés du Nil, et qu'après l'inondation générale le refoulement des eaux les fait se rassembler dans cette partie. J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, l'effet de la filtration qui s'en opère; ces eaux, n'ayant dans cette région ni vallées ni canaux pour s'écouler après l'inondation, cette grande masse pénètre l'épaisseur du sol végétable, rencontre une couche de terre glaise, et revient au fleuve par des filons lorsque son décroissement l'a mis au-dessous de la superficie de cette couche. Ne serait-ce pas à cette même opération de la nature que l'on doit les oasis?

Nous vîmes des outardes; elles étaient plus petites que celles d'Europe, ainsi que toutes les espèces d'animaux communs aux deux continents. Nous nous approchâmes du désert, qui marchait à nous; car, comme l'ont dit les anciens Égyptiens, c'est le tyran Thyphon qui envahit sans cesse l'Égypte. Les montagnes étaient encore à deux lieues, et nous touchions aux dunes, qui sont l'ourlet entre les déserts et les terres cultivées. Pendant que nous faisions halte on vint nous dire que les Mamelouks en étaient aux mains avec nos avant-gardes: on fait des nouvelles à Paris d'un quartier à l'autre, on en fait aussi dans une division de l'avant-garde au grand corps; mais comme à l'armée il n'est jamais permis de les rejeter quand elles sont possibles, celle-ci pressa notre marche: nous ne trouvâmes point l'ennemi, et vînmes coucher près du village de Benachie, dans un joli bois de palmiers.

Le 19, à la pointe du jour, nous nous mîmes en route avec le constant espoir de joindre l'ennemi; nous apprîmes qu'il avait marché toute la nuit: l'artillerie appesantissait notre marche, y mettait à chaque instant de petits obstacles; les Mamelouks n'en n'avaient point, et ils avaient encore pour eux le désert, au milieu duquel ils défiaient notre ardeur: nous tentâmes de nous y enfoncer; bientôt nos chevaux de traits furent sur les dents; nous arrivâmes par cette route à Benesech, où heureusement pour moi on fut obligé de faire halte.

Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du Désert.--
Pillage d'Elsack
.

Benesech fut bâti sur les ruines de l'antique Oxyrinchus, capitale du trente-troisième nome ou province de l'Égypte; il ne reste de son ancienne existence que quelques tronçons de colonnes en pierre, des colonnes en marbre dans les mosquées, et enfin une colonne debout, avec son chapiteau et une partie de son entablement, qui annoncent que ce fragment faisait l'angle d'un portique composite. Le désir de dessiner, surtout depuis que j'en trouvais rarement l'occasion, m'avait fait prendre les devants: ce n'était pas sans quelque danger que j'étais arrivé seul une demi-heure avant la division; mais rester après eût été plus périlleux encore: je n'eus donc que le temps de parcourir à cheval et de faire une vue de ce triste pays, et de dessiner la seule colonne debout qui soit restée de son ancienne splendeur: de ce point on aperçoit un monument sorti des mains de la nature et du temps, qui, au lieu d'exciter l'admiration et la reconnaissance, porte dans l'âme un sentiment mélancolique; Oxyrinchus, autrefois capitale, entourée d'une plaine fertile, éloignée de deux lieues de la chaîne libyque, a disparu sous le sable; l'ancien Benesech, au-delà d'Oxyrinchus, a disparu aussi sous le sable; la nouvelle ville est obligée de fuir ce fléau en lui abandonnant chaque jour quelques habitations, et finira par aller se retrancher au-delà du canal Juseph, au bord duquel il vient encore la menacer. Ce beau canal semble vous offrir ses rives fleuries pour consoler vos yeux des horreurs du désert; du désert! nom terrible à qui l'a vu une fois, horizon sans bornes, dont l'espace vous oppresse, dont la surface ne vous présente si elle est unie qu'une tâche pénible à parcourir, où la colline ne vous cache ou ne vous découvre que la décrépitude et la décomposition, où le silence de la non-existence règne seul sur l'immensité. C'est pour cela sans doute que les Turcs vont y placer leurs tombeaux: des tombeaux dans le désert, c'est la mort et le néant.