Fatigué de dessiner, je me livrais, me croyant seul, à toute la mélancolie que m'inspirait ce tableau, lorsque j'aperçus Desaix dans la même attitude que moi, pénétré des mêmes sensations:

«Mon ami», me dit-il, «ceci n'est-il point une erreur de la nature? rien n'y reçoit la vie; tout semble être là pour attrister ou épouvanter; il semble que la Providence, après avoir pourvu abondamment les trois parties du monde, a manqué tout à coup d'un élément lorsqu'elle voulut fabriquer celle-ci, et que, ne sachant plus comment faire, elle l'abandonna sans l'achever.»--N'est-ce pas bien plutôt, lui dis-je, la décrépitude de la partie du monde la plus anciennement habitée? ne serait-ce pas l'abus qu'en auraient fait les hommes qui l'a réduite en cet état? Dans ce désert il y a des vallées, des bois pétrifiés; il y a donc eu des rivières, des forêts; ces dernières auront été détruites; dès lors plus de rosée, plus de brouillards, plus de pluie, plus de rivière, plus de vie, plus rien.»

Nous trouvâmes dans les mosquées de Benesech une quantité de colonnes de différents marbres, qui sont sans doute les dépouilles de l'antique Oxyrinchus, mais qui n'avaient point appartenu au temps des Égyptiens.

Nous nous remîmes en chemin en suivant le canal, qui dans cette partie ressemble à la Marne: après une lieue, nous vîmes une explosion considérable dont nous n'entendîmes pas le bruit; nous pensâmes que c'était un signal; ce ne fut que le surlendemain que nous sûmes que c'était une partie de la poudre des Mamelouks qui avait pris feu: un quart d'heure après nous nous saisîmes d'un convoi de huit cents moutons, que je crois bien qu'on fit semblant de croire leur appartenir; enfin il consola notre troupe des fatigues de cette grande journée. Nous arrivâmes à Elsack trop tard pour pouvoir sauver ce village du pillage; en un quart d'heure il ne resta rien dans les maisons, rien dans l'exactitude du mot; les habitants arabes s'étaient sauvés dans les champs: on leur dit de revenir; ils nous répondirent froidement: Qu'irions-nous chercher chez nous; ces champs déserts ne sont-ils pas pour nous comme nos maisons? Nous n'avions rien à répondre à cette phrase laconique.

Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh.

Le lendemain 20 n'offrit rien de très intéressant. Nous trouvâmes le lac Bathen tortueux comme le lac Juseph: le nivellement du sol de l'Égypte nous en donnera quelque jour la coupe, et nous éclaircira l'histoire ténébreuse de ses irrigations tant anciennes que modernes; avant cette opération tous les raisonnements seraient téméraires, et les assertions illusoires. Nous vînmes coucher à Tata, grand village, habité par les Coptes, et un chef arabe, qui avait rejoint Mourat-bey, laissant à notre disposition une belle maison, et des matelas sur lesquels nous passâmes une nuit délicieuse: nous pouvions si rarement dormir avec quelque commodité!

Le lendemain, 21 Décembre, nous traversâmes des champs de pois et de fèves déjà en grains, et d'orge en fleur.

À midi, nous arrivâmes à Mynyeh, grande et jolie ville, où il y avait autrefois un temple à Anubis. Je n'y trouvai point de ruines, mais de belles colonnes de granit dans la grande mosquée, colonnes bien fuselées, avec un astragale très fin: faisaient-elles partie du temple d'Anubis? je ne sais; mais elles étaient sûrement d'un temps postérieur à celles des temples de la haute antiquité égyptienne que j'ai vus dans la suite de mon voyage.

Les Mamelouks étaient partis de la ville de Mynyeh, et avaient manqué d'être surpris par notre cavalerie qui y arriva quelques heures après; ils avaient été obligés d'abandonner cinq bâtiments armés de dix pièces de canon, et d'un mortier à bombe; ils en avaient enterré deux autres: plusieurs déserteurs grecs qui les montaient vinrent nous joindre.

Mynyeh était la plus jolie petite ville que nous eussions encore vue; d'assez belles rues, de bonnes maisons, fort bien situées, et le Nil coulant dans un large et riant bassin. J'en fis un dessin.