De Mynyeh à Come-êl-Caser, où nous couchâmes, la campagne est plus abondante et plus riche que toutes celles que nous avions parcourues, et les villages si nombreux et si rapprochés, qu'au milieu de la plaine j'en comptai vingt-quatre autour de moi; ils n'étaient point attristés par des monticules de décombres, mais tellement plantés d'arbres touffus, que l'on croyait voir les tableaux que les voyageurs nous ont transmis des habitations des îles de la Mer Pacifique.

Achmounin.--Portique d'Hermopolis.

Le lendemain, à onze heures, nous nous trouvâmes entre Antinoë et Hermopolis. Je n'étais pas très curieux de visiter Antinoë; j'avais vu des monuments du siècle d'Adrien, et ce qu'il avait bâti en Égypte ne pouvait rien avoir de piquant ni de nouveau pour moi, mais je brûlais d'aller à Hermopolis, où je savais qu'il y avait un portique célèbre; aussi quelle fut ma satisfaction lorsque Desaix me dit: Nous allons prendre trois cents hommes de cavalerie, et nous courrons à Achmounin, pendant que l'infanterie se rendra à Melaui.

En approchant de l'éminence sur laquelle est bâti le portique, je le vis se dessiner sur l'horizon, et déployer des formes gigantesques: nous traversâmes le canal d'Abou-Assi, et bientôt après, à travers des montagnes de débris, nous atteignîmes à ce beau monument, reste de la plus haute antiquité.

Je soupirais de bonheur: c'était, pour ainsi dire, le premier produit de toutes les avances que j'avais faites; c'était le premier fruit de mes travaux; en exceptant les pyramides, c'était le premier monument qui fût pour moi un type de l'antique architecture égyptienne, les premières pierres qui eussent conservé leur première destination, qui, sans mélange et altération m'attendissent là depuis quatre mille ans pour me donner une idée immense des arts et de leur perfection dans cette contrée. Un paysan qu'on sortirait des chaumières de son hameau, et que l'on mettrait tout d'abord devant un pareil édifice, croirait qu'il y a un grand intervalle entre lui et les êtres qui l'ont construit: sans avoir aucune idée de l'architecture, il dirait: Ceci est la maison d'un Dieu; un homme n'oserait l'habiter. Sont-ce les Égyptiens qui ont inventé et perfectionné un si grand et si bel art? c'est pourquoi il est difficile de prononcer: mais ce dont je ne pus douter dès le premier instant que j'aperçus cet édifice, c'est que les Grecs n'avaient rien inventé et rien fait d'un plus grand caractère. La première idée qui vint troubler ma jouissance, c'est que j'allais quitter ce grand objet, c'est que mes moments étaient comptés, et que le dessin que j'allais faire ne pourrait rendre la sensation que j'éprouvais: il fallait du temps et un grand talent; je manquais de l'un et de l'autre; mais si je n'osais mettre la main à l'oeuvre, je n'osais m'éloigner sans emporter avec moi un dessin quelconque, et je ne me mis à l'ouvrage qu'en désirant bien sincèrement qu'un autre plus heureux que moi pût faire un jour ce que j'allais ébaucher.

Si quelquefois le dessin donne un grand aspect aux petites choses, il rapetisse toujours les grandes; les chapiteaux, qui paraissent pesants, les bases ramincies, qui sont bizarres dans le dessin, ont par leur masse quelque chose d'imposant qui arrête la critique: ici on n'ose adopter ni rejeter; mais ce qu'il faut admirer, c'est la beauté des lignes principales, la perfection de l'appareil, l'emploi des ornements, qui font richesse de près, sans nuire à la simplicité qui produit le grand. Le nombre immense des hiéroglyphes qui couvrent toutes les parties de cet édifice, non seulement n'ont point de relief, mais ne coupent aucune ligne, disparaissent à vingt pas, et laissent à l'architecture toute sa gravité. La gravure, plus que la description, donnera une idée précise de ce qui est conservé de cet édifice; l'explication de l'estampe et le plan achèveront de donner toutes les dimensions que j'ai pu m'en procurer.

Parmi les monticules, à deux cents toises du portique, on voit à demi enfouis d'énormes quartiers de pierres, et des substructions, qui paraissent être celles d'un édifice auquel appartenaient des colonnes de granit, enfouies, et qu'à peine on distingue à la superficie du sol: plus loin, toujours sur les décombres de la grande Hermopolis, est bâtie une mosquée, où il y a nombre de colonnes de marbre Cipolin, de médiocre grandeur, et toutes retouchées par les Arabes; ensuite vient le gros village d'Achmounin, peuplé d'environ cinq mille habitants, pour lesquels nous fûmes une curiosité aussi étrange que leur temple l'avait été pour nous.

Nous vînmes coucher à Melaui, à une demi lieue de chemin d'Achmounin. Mais j'entends le lecteur me dire: Quoi! Vous quittez déjà Hermopolis, après m'avoir fatigué de longues descriptions de monuments, et vous passez rapidement quand vous pourriez m'intéresser; qui vous presse? qui vous inquiète? n'êtes-vous pas avec un général instruit qui aime les arts? n'avez-vous pas trois cents hommes avec vous? Tout cela est vrai; mais telles sont les circonstances d'un voyage, et tel est le sort du voyageur: le général, très bien intentionné, mais dont la curiosité est bientôt satisfaite, dit au dessinateur: Il y a dix heures que trois cents hommes sont à cheval, il faut que je les loge, il faut qu'ils fassent la soupe avant de se coucher. Le dessinateur entend cela d'autant mieux qu'il est aussi bien las, qu'il a peut-être bien faim, qu'il bivouaque chaque nuit, qu'il est douze à seize heures par jour à cheval, que le désert a déchiré ses paupières, et que ses yeux brûlants et douloureux ne voient plus qu'à travers d'un voile de sang.

Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--
Bénéadi. Siouth.--Tombeaux de Licopolis
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Melaui est plus grande et encore plus jolie que Mynyeh; les rues en sont droites, son bazar fort bien bâti; et il y a une spacieuse maison de Mamelouks qui serait facile à fortifier.