Nous étions rentrés tard; j'avais perdu du temps à parcourir la ville et à aller chercher mon quartier: j'étais logé hors les murs, et devant une jolie maison qui paraissait assez commode: le propriétaire, aisé, était assis devant la porte; il me fit voir qu'il avait fait coucher le général Belliard dans une chambre, et que j'y trouverais place aussi; il y avait quelque temps que je couchais dehors; je fus tenté. À peine endormi, je suis réveillé par une agitation que je prends pour une fièvre inflammatoire, aux prises avec la douleur et le sommeil, chaque minute, passant de l'effroi d'une maladie grave à l'affaissement de la lassitude; prêt à m'évanouir, j'entends mon compagnon qui me dit, à moitié endormi, Je suis bien mal; je lui réponds, Je n'en puis plus: ce dialogue nous réveille tout à fait; nous nous levons, nous sortons de la chambre, et, à la clarté de la lune, nous nous trouvons rouges, enflés, méconnaissables; nous ne savions que penser de notre état, lorsque, bien éveillés, nous nous apercevons que nous sommes devenus la proie de toutes sortes d'animaux immondes.

Les maisons de la Haute Égypte sont de vastes colombiers dans lesquels le propriétaire se réserve une seule chambre; il y loge avec ce qu'il a de poules, de poulets, et tout ce que ses animaux et lui produisent d'insectes dévorants: la recherche de ses insectes l'occupe la journée; la dureté de sa peau brave, la nuit, leur morsure; aussi notre hôte, qui de bonne foi avait cru faire merveille, ne concevait rien à notre fuite. Nous nous débarrassâmes comme nous pûmes des plus affamés de nos convives, en nous promettant bien de ne jamais accepter pareille hospitalité.

Le 23, nous continuâmes de suivre les Mamelouks: ils étaient toujours à quatre lieues de distance; nous ne pouvions rien gagner sur eux: ils dévastaient autant qu'ils pouvaient le pays qu'ils laissaient entre nous. Vers le soir nous vîmes arriver une députation avec des drapeaux en signe d'alliance; c'étaient des Chrétiens auxquels ils avaient demandé une contribution de cent chameaux; et, ces malheureux n'ayant pu les leur donner, ils avaient tué soixante des leurs; un tel procédé ayant irrité les Chrétiens, ils avaient de leur côté tué huit Mamelouks, dont ils nous proposaient de nous apporter les têtes: ils parlaient tous à la fois, répétaient cent fois les mêmes expressions; mais heureusement pour nos oreilles l'audience se donnait dans un champ de luzerne, ce qui offrit un rafraîchissement à la députation, qui se mit à manger de l'herbe comme d'un mets délicieux dont on craint de perdre l'occasion de se rassasier. Sans descendre de cheval, je me mis aussi à dessiner un député comme il venait d'interrompre sa harangue.

Nous vînmes coucher à Elgansanier, où nous fûmes assez bien logés dans un tombeau de santon.

Le 24, nous marchions sur Mont-Falut, lorsqu'on vint nous dire que les Mamelouks étaient à Bénéadi, où nous courûmes les chercher. Électrisé par tout ce qui m'entourait, le coeur me battait de joie toutes les fois qu'il était question de Mamelouks, sans réfléchir que j'étais là sans animosité ni rancune contre eux; que, puisqu'ils n'avaient jamais dégradé les antiquités, je n'avais rien à leur reprocher; que, si la terre que nous foulions leur était mal acquise, ce n'était pas à nous à le trouver mauvais; et qu'au moins plusieurs siècles de possession établissaient leurs droits: mais les apprêts d'une bataille présentent tant de mouvements, forment l'ensemble d'un si grand tableau, les résultats en sont d'une telle importance pour ceux qui s'y engagent, qu'ils laissent peu de place aux réflexions morales; il n'est plus alors question que de succès: c'est un jeu d'un si grand intérêt, qu'on veut gagner quand on joue.

Nous arrivâmes à Bénéadi, et notre espérance fut encore déçue cette fois: nous n'y trouvâmes que des Arabes, que notre cavalerie chassa dans le désert. Bénéadi est un riche village d'une demi lieue de long, avantageusement situé pour le commerce des caravanes de Darfour; possédant un territoire abondant, sa population a toujours été assez nombreuse pour se trouver en mesure de composer avec les Mamelouks, et ne pas se laisser rançonner par eux. Il nous parut qu'il fallait temporiser aussi pour le moment, d'autant que les avances amicales qu'on nous y faisait avaient je ne sais quoi qui ressemblait à des conditions: nous jugeâmes qu'il fallait dissimuler l'insolence de ces procédés sous les dehors de la cordialité. Entourés d'arabes dont ils ne craignent rien, aux besoins desquels ils fournissent, et dont ils peuvent par conséquent disposer, les habitants de Bénéadi ont une influence dans la province qui les rendait embarrassants pour un gouvernement quelconque; ils vinrent au-devant de nous, ils nous reconduisirent au-delà de leur territoire, sans que nous fussions tentés ni les uns ni les autres de passer la nuit ensemble. Nous vînmes coucher à Benisanet.

Le 25, avant d'arriver à Siouth, nous trouvâmes un grand pont, une écluse, et une levée pour retenir les eaux du Nil après l'inondation; ces travaux arabes, faits sans doute d'après les errements antiques, sont aussi utiles que bien entendus; en tout il me paraissait que la distribution des eaux dans la Haute Égypte était faite avec plus d'intelligence que dans la basse, et par des moyens plus simples.

Siouth est une grande ville bien peuplée, sur l'emplacement, suivant toute apparence, de Licopolis ou la ville du Loup. Pourquoi la ville du Loup dans un pays où il n'y a pas de loups, puisque c'est un animal du nord? était-ce un culte emprunté des Grecs? et les Latins, qui nous ont transmis cette dénomination dans des siècles où l'on s'occupait peu de l'histoire naturelle, n'ont-ils fait aucune différence entre le chacal et le loup? On ne trouve point d'antiquités dans la ville; mais la chaîne libyque, au pied de laquelle elle est bâtie, offre une si grande quantité de tombeaux, qu'il n'est pas possible de douter qu'elle n'occupe le territoire d'une ancienne grande ville. Nous étions arrivés à une heure après-midi; il y eut des vivres à prendre pour l'armée, des malades à envoyer à l'ambulance, des barques et des provisions, que les Mamelouks n'avaient pu emmener, dont il fallait prendre possession: on résolut de coucher. Je commençai par faire un dessin de la Siouth moderne, à une demi lieue de la chaîne libyque.

Je courus bien vite la visiter; j'étais si envieux de toucher à une montagne égyptienne! J'en voyais deux chaînes depuis le Caire sans avoir pu risquer de gravir aucune d'elles: je trouvai celle-ci telle que je l'avais pressentie, une ruine de la nature, formée de couches horizontales, et régulières de pierres calcaires, plus ou moins tendres, plus ou moins blanches, entrecoupées de gros cailloux mamelonnés et concentriques, qui semblent être les noyaux ou les ossements de cette longue chaîne, soutenir son existence, et en suspendre la destruction totale: cette dissolution s'opère journellement par l'impression de l'air salin qui pénètre chaque partie de la surface de la pierre calcaire, la décompose, et la fait, pour ainsi dire, couler en ruisseaux de sables, qui s'amoncellent d'abord auprès du rocher, puis sont roulés par les vents, et de proche en proche, changent les villages et les champs fertiles en de tristes déserts. Les rochers sont à près d'un quart de lieue de Siouth; dans cet espace est une jolie maison du kiachef qui gérait pour Soliman bey. Les rochers sont creusés par d'innombrables tombeaux, plus ou moins grands, décorés avec plus ou moins de magnificence; cette magnificence ne peut laisser aucun doute sur l'antique proximité d'une grande ville: je dessinai un des principaux de ces monuments, et le plan intérieur. Tous les parvis intérieurs de ces grottes sont couverts d'hiéroglyphes; il faudrait des mois pour les lire, si on en savait la langue; il faudrait des années pour les copier: ce que j'ai pu voir avec le peu de jour qui entre par la première porte, c'est que tout ce que les Grecs ont employé d'ornements, dans leur architecture, tous les méandres, les enroulements, et ce qu'on appelle vulgairement les Grecques, est ici exécuté avec un goût, une délicatesse exquise. Si une telle excavation est une seule et même opération, comme la régularité de son plan semblerait l'indiquer, c'était une grande entreprise que la fabrication d'un tombeau: mais il est à croire qu'il servait à perpétuité à toute une famille, à une race entière; qu'on y venait rendre quelque culte aux morts: car, si l'on n'eût jamais pensé à rentrer dans ces monuments, à quoi eussent servi ces décorations si recherchées, ces inscriptions qu'on n'aurait jamais lues, ce faste ruineux, secret, et perdu? À diverses époques ou fêtes de l'année, chaque fois qu'on y ajoutait quelques nouvelles sépultures, il s'y célébrait sans doute quelques fonctions funèbres où la magnificence des cérémonies était jointe à la splendeur du lieu; ce qui est d'autant plus probable que les richesses des décorations de l'intérieur sont d'un contraste frappant avec la simplicité de l'extérieur, qui est la roche toute brute, ainsi qu'on peut le remarquer dans la vue que j'en ai faite. J'en trouvai une avec un simple salon, qui servait à une innombrable quantité de sépultures prises en ordre dans les roches; elle avait été toute fouillée pour en ravir des momies: j'y en trouvai encore quelques fragments, comme du linge, des mains, des têtes, des os épais. Outre ces principales grottes, il y en a une telle quantité de petites, que la montagne entière est devenue un corps caverneux et sonore. Plus loin, au sud, on trouve les restes de grandes carrières, dont les cavités sont soutenues par des pilastres: une partie de ces carrières a été habitée par de pieux solitaires; à travers les rochers, dans ces vastes retraites, ils joignaient à l'austère aspect du désert, celui d'un fleuve qui dans son cours majestueux répandait l'abondance sur ses rives. C'était l'emblème de leur vie; avant leur retraite, troubles, richesses, agitations; et depuis, calme et jouissances contemplatives: la nature muette imitait le silence auquel ils s'étaient condamnés; la splendeur constante et auguste du ciel d'Égypte commande avec sévérité une éternelle admiration; le réveil du jour n'est point réjoui par les cris de joie, les bondissements des animaux; le chant d'aucun oiseau ne célèbre le retour du soleil; l'alouette, qui égaie, anime nos guérets, dans ces climats brûlants, crie, appelle, mais ne chante jamais ni ses amours ni son bonheur; la nature, grave et superbe semble n'inspirer que le sentiment profond d'une humble reconnaissance: enfin la grotte du cénobite semble avoir été placée ici par l'ordre et le choix de Dieu même; tout ce qui devrait animer la nature partage avec lui sa triste et stupéfaite méditation sur cette Providence, distributrice éternelle d'éternels bienfaits.

De petites niches, des revêtissements en stuc, et quelques peintures en rouge, représentant des croix, des inscriptions, que je crus être en langue Copte, sont les témoignages et les seuls restes de l'habitation de ces austères cénobites dans ces austères cellules. Dans la saison où nous les vîmes, rien n'était comparable à la verdure de toutes les teintes qui tapissaient les rives du Nil aussi loin que la vue pouvait s'étendre: entraîné par la curiosité, j'avais tant fait de chemin que je ne pouvais plus me rendre au quartier.