La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armée. Le lendemain nous nous mîmes en marche avant le jour: tous nos guides s'étaient attachés à la même division; et, laissant errer la nôtre à l'aventure, nous passâmes une partie de la matinée à nous chercher avec inquiétude, et à nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les sinuosités du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Égypte, et aussi considérable que pourrait l'être un bras du Nil; il partage avec ce fleuve le diamètre de la vallée, qui dans cette journée ne me parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivée avec plus de soin et d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracé des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait d'excellents et d'éternels dans un climat où il ne pleut ni ne gèle. À toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit monument hospitalier pour donner à boire au passant et à son cheval: je dessinai un des plus considérables de ces petits établissements philanthropiques, aussi agréables qu'utiles, qui caractérisent la charité arabe. Vers le milieu de la journée, nous nous rapprochâmes du désert, où je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'à quinze; son fruit ligneux est attaché par groupe à l'extrémité des branches principales, d'où partent les touffes qui forment le feuillage de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf; sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa saveur est mielleuse, et approche du goût du pain d'épice; sous cette enveloppe est une écorce dure, filandreuse comme celle du coco, à qui il ressemble plus qu'à tout autre fruit; mais il manque absolument de cette partie ligneuse et fine; sa partie gélatineuse est sans saveur: elle devient d'une grande dureté; on en fait des grains de chapelets qui prennent la teinture et le poli.

Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'à sa forme et ses habitudes je dois ranger dans la classe des gobe-mouches; il prenait à chaque instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce à l'apathie des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment rien, mais ne dérangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est verte, claire, et brillante; la tête dorée, ainsi que le dessus des ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a à la queue, une plume d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une petite mésange.

Un peu plus loin, je vis dans le désert des hirondelles d'un gris clair comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'émigrent pas, ou vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs.

Après treize heures de marche, nous vînmes coucher à Gamerissiem, malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent bientôt comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit, malgré leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous le prétexte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont ils n'avaient pas besoin: volés, déshonorés, poussés à bout, les habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les défendre, et les patrouilles, attaquées par les habitants furieux, les tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... Ô guerre, que tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes détails!

Le 27, nous suivîmes le désert, qui était bordé par une suite de villages. Malgré le froid que nous éprouvions la nuit, la chaleur du jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous approchions du tropique; l'orge était mûre; le blé en grain, et les melon, plantés en plein champ, étaient déjà en fleurs. Nous vînmes bivouaquer dans un bois près de Narcette.

Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs.

Le 28, nous traversâmes un désert, et vînmes aboutir à un couvent Copte, auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brûlait encore; ce qui m'empêcha d'y entrer: mais on en connaîtra les détails par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui n'est éloigné de l'autre que de vingt minutes de marche, situé de même sous la montagne, et de même au bord du désert; on appelle le premier le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce dernier avait été brûlé aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant, avaient laissé la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver les débris.

On attribue l'érection de cet édifice à Ste.-Hélène; ce qui est probable à en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit attestent son ancienne existence. À l'aspect de ces monuments on doit penser que si c'est Ste.-Hélène qui les a fait construire, l'empereur Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes à sa disposition; le couvent n'étant point, comme l'église, construit de manière à pouvoir se clore et se défendre aura sans doute été brûlé ou détruit dans quelques circonstances pareilles à celle dont nous venions d'être les témoins: la construction de cette église est telle encore qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur les murailles on s'y défendrait très bien contre les Arabes, et même contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu opposer que la patience, la résignation, leur sainteté, et surtout leur misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvés; dans celle-ci, les Mamelouks s'étaient vengés sur des Catholiques des maux qu'ils éprouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient réparer par un aussi injuste moyen les malheurs dont nous étions la cause! Nous aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon qui résultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever ces débris de la misère, et ces restes de la dévastation dont nous étions la cause.

Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logés dans la galerie latérale de l'église, si l'on peut appeler des logements les petites huttes qu'ils se sont fabriquées sous ces portiques fastueux; c'est la misère dans le palais de l'orgueil.

Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de haillons, et à peine revenus de l'agonie qu'ils avaient éprouvée la veille. Pour avoir une idée de la vie, du caractère, et des moyens de subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a écrit le général Andréossi dans l'excellent mémoire qu'il a donné sur les lacs de Natron, et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire; cet exact et judicieux observateur y a décrit les besoins de ces moines, leur état de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpétuent ces établissements.