Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut possible, deux vues. L'une est dessinée du couvent Rouge au couvent Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces deux monastères appuyés contre le désert, et ayant la vue d'une riche campagne arrosée par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idée de l'architecture de ces édifices du quatrième siècle, par conséquent postérieurs de vingt siècles aux grands monuments égyptiens, et dont la gravité du style, la corniche et les portes rappellent absolument le genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles lignes, excepté dans la partie du choeur, où l'on reconnaît la décadence du bon goût. Nous allâmes bivouaquer à Bonnasse-Boura.
Le 29, nous revînmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de bataille où, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks, Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et où ce dernier, avec cinq mille Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en expliqua les détails; il nous démontrait avec quelle supériorité de talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profité; ce même Mourat-bey devait rugir de colère d'être obligé de repasser sur le même sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraînés par l'intérêt de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous arrivait tous les jours, devancé l'armée d'une demi lieue. Je disais en plaisantant à Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans l'histoire qu'on lui eût coupé le cou dans une rencontre de cinq à six mamelouks, et que pour mon compte je serais désolé de laisser ma tête derrière quelques buissons, où elle serait oubliée: en ce moment nous dépassions Minchie; l'adjudant Clément vint dire au générai qu'il y avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des équipages; ils allèrent se mettre à une portée de fusil, et nous observaient: rétrograder eût été se faire enlever: le pays était couvert: Desaix prit le parti de faire bonne contenance, de paraître prendre des dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous mîmes quelques fossés entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint nous dire que Mourat nous attendait devant Girgé; nous entendîmes de grands cris, nous vîmes s'élever des nuages de poussière; Desaix crut avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze jours: je fus envoyé pour faire avancer la colonne d'infanterie; j'aperçus, en passant au galop, un revêtissement antique sur le bord du Nil, et des rampes à gradins descendant dans deux bassins: étaient-ce les ruines de Ptolémaïs?.... On tira un coup de canon pour faire rejoindre la cavalerie qui avait couché à une lieue de nous; après une demi-heure, nous nous trouvâmes en état de défense ou d'attaque: nous marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les Mamelouks eux-mêmes disparurent; et nous arrivâmes à Girgé sans avoir joint les ennemis.
Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur dit au pauvre voyageur, harassé, poursuivi, affamé, en butte à toutes les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis, Ptolémaïs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'êtes-vous allé faire là, si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour vous porter, une armée pour vous protéger, un interprète pour questionner? n'avez-vous pas pensé que je vous honorerais de ma confiance?--À la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que nous sommes entourés d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement ils m'auraient enlevé, pillé, tué, si je m'étais avisé d'aller à cent pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis.
Ce quai revêtu, que j'ai vu en passant au galop à Minchie, c'était Ptolémaïs; il n'en reste rien autre chose.
Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout neuf pour les recherches, voir ce qu'Hérodote même n'a décrit que sur des récits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiété, sans oser perdre le Nil et leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnés tour à tour et sous toutes sortes de prétextes par les reis, par leur interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnés des leurs, volés des autres, suspects comme sorciers, tourmentés pour les trésors qu'ils devaient avoir trouvés ou pour ceux qu'ils allaient chercher, obligés en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les environnaient, et qui étaient toujours près de se soulever, et d'attenter à l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'à attenter à la personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas transmettre tous les détails que l'on pourrait désirer sur ce pays si curieux, mais si dangereux à observer.
Grâce à la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter le sort de la guerre, nous irons encore à sa poursuite, et nous entrerons enfin dans, la terre promise.
Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout.
Girgé , où nous arrivâmes à deux heures après-midi, est la capitale de la Haute Égypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable; elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth, et moins jolie que toutes les trois: le nom de Girgé ou Dgirdgé lui vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dédié à St. Georges, qui se prononce Gerge en langue du pays; le couvent existe encore, et nous y trouvâmes des moines européens. Le Nil vient heurter contre les constructions de Girgé, et en démolit journellement une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour les barques: cette ville n'est donc intéressante que par sa position à une distance égale du Caire et de Syene, et par la richesse de son territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles à un très bas prix; le pain à un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons à trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Était-ce pauvreté? non, c'était abondance; car, après un séjour de trois semaines, où plus de cinq mille personnes avaient augmenté la consommation et répandu de l'argent, tout était encore au même prix.
Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de biscuit: on s'établit, on fit construire des fours, préparer une caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraîchir mes yeux, qui menaçaient de cesser tout à fait le service. Je n'avais le secours d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un cheikh où je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je mangeai de ce premier jusqu'à l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre.
Le 3 Décembre, nous apprîmes que des paysans, séduits par les Mamelouks, se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer à dos, tandis qu'on leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois qu'ils avaient volé une caravane de deux cents marchands qui venaient de l'Inde par la Mer Rouge, Cosseïr, et Qouss; ils se croyaient des braves: quarante villages insurgés avaient rassemblé six à sept mille hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille à douze cents leur apprit que leur projet ne valait rien.