Nous trouvâmes à Girgé un prince nubien: il était frère du souverain de Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar, avec autant de femmes: des dents d'éléphants et de la poudre d'or étaient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les échanger contre du café, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du séné, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui était vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela: il était plus que bronzé; les yeux très beaux et bien enchâssés; le nez peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les jambes comme tous les Africains, grêles et arquées: il nous dit que son frère était allié du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et qu'il faisait une guerre perpétuelle avec ceux du Sennar; il nous dit que de Darfour à Siouth il y avait quarante jours de traversée, pendant lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans des citernes, soit à leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les rassemblent des frais qu'ils ont à faire, et les payer de l'excès de leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des captives, et qu'ils les achètent, elles leur coûtent un mauvais fusil; et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui pendant un temps de l'année; n'ayant point de mot pour nous exprimer des glaces, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui était dure en la prenant dans la main, et qui échappait des doigts lorsqu'on l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions ne le surprirent point: selon lui, Tombout était au Sud-Ouest de son pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre d'or: ce pays s'appelait dans leur langue le Paradis; enfin la ville de Tombout était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'Ouest; les habitants étaient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de posséder si peu de temps cet intéressant voyageur, que nous ne pouvions cependant pas questionner jusqu'à l'indiscrétion, mais qui n'eût pas mieux demandé que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la gravité musulmane, et s'exprimant avec énergie et facilité. Il nous dit encore que dans la famille royale la succession était élective, que c'étaient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succéder au trône, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eût produit la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le procès-verbal de l'interrogatoire que nous fîmes subir à cet étrange prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses à fournir à l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire, sans nuire au commerce qu'ils avaient à faire eux-mêmes, et que nous les attacherions à nos intérêts par tous leurs besoins, et par l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce de l'Inde se ferait de même par la Mekke, en prenant cette ville ou celle de Gosseir pour entrepôt commun, comme Alep l'était pour celui des états musulmans malgré la longueur des marches qu'il fallait faire de chaque côté pour arriver à ce point de contact.
Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les
Mamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes.
Nous attendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le vent avait été toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison; et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dépêché divers exprès pour prendre des informations; les premiers avaient péri dans la traversée des villages révoltés; les autres ne reparaissant plus, notre belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que nous prenions peur des Mamelouks, et ce préjugé égarer de nouveau les paysans: ils refusaient déjà de payer le miri, et ils disaient pour raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur.
Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivée, le général Desaix se détermina à envoyer sa cavalerie jusqu'à Siouth, pour savoir définitivement ce qu'était devenu son convoi maritime; on avait envoyé en avant de Girgé un bataillon à Bardis pour chercher des vivres; l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se répandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir à une bataille: cette nouvelle était confirmée de toutes parts; et quoique Desaix ne fût pas convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher encore à notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une; car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger.
Un autre fléau dont nous étions travaillés, c'était une volerie perpétuelle, et organisée de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne pouvait en défendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait surpris qui avaient été sacrifiés au premier mouvement de la rage du soldat: on espéra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde fut doublée; et le jour même on prit deux des forges de l'artillerie: on saisit les voleurs, qui furent fusillés. Dans la nuit qui suivit cette exécution les chevaux de l'aide de camp du général de la cavalerie furent volés: le général gagea qu'on ne le volerait pas; le lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait démoli un mur pour le surprendre lui-même, si le jour ne fût venu à son secours.
Le 10, nous sûmes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des villages soumis à marcher contre nous, leur donnant rendez-vous à Girgé. Le 11, jour où il devait nous attaquer, plusieurs nous envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles au traité, et nous dénoncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait déconcerté leurs projets.
Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrîmes comme d'un jour d'hiver assez rude, quoiqu'il eût été un de nos fort beaux jours d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a compté est déjà un mal! je vis cependant dans cette effroyable journée une treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font ici que se durcir, rougir, et sécher, pendant que le bout de la branche renouvelle perpétuellement sa verdure; les pois grimpants font la même chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres.
Nous sûmes qu'il était arrivé de la Mekke par Cosseïr une quantité innombrable de fantassins pour se joindre à Mourat-bey, et qu'ils étaient en marche pour venir nous attaquer.
Le 13, nous apprîmes que notre cavalerie avait rencontré un rassemblement à Menshieth, avait sabré mille de ces égarés, et avait poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre position rendait peut-être nécessaire: cette province, qui, de tout temps révoltée avait la réputation d'être terrible, avait besoin d'apprendre que ce n'était pas lorsqu'elle se mesurait contre nous; nous avions d'ailleurs à leur cacher que nos moyens étaient petits et disséminés; peut-être fallait-il encore qu'ils nous crûssent aussi vindicatifs que cléments; peut-être enfin, n'ayant pas le temps de les catéchiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir sévèrement ceux qui s'obstinaient à ne pas croire que tout ce que nous faisions n'était que pour leur bien.
Nous nous disposions à partir aussitôt que la cavalerie serait de retour, soit que les barques arrivassent enfin, soit qu'il fallût y renoncer; car attendre ne faisait qu'aggraver nos maux, et ceux que nous étions obligés de faire aux habitants des environs, en laissant subsister cet état de guerre, d'incertitude, et d'inorganisation.