Le 14, nous n'en avions point encore de nouvelles. Nous nous faisions réciter des contes arabes pour dévorer le temps et tempérer notre impatience. Les Arabes content lentement, et nous avions des interprètes qui pouvaient suivre, ou qui ralentissaient très peu le débit: ils ont conservé pour les contes la même passion que nous leur connaissons depuis le sultan Shéhérazade des mille et une nuits; et sur cet article Desaix et moi nous étions presque des sultans: sa mémoire prodigieuse ne perdait pas une phrase de ce qu'il avait entendu; et je n'écrivais rien de ces contes, parce qu'il me promettait de me les rendre mot pour mot quand je voudrais: mais ce que j'observais, c'est que si les histoires n'étaient pas riches de détails vrais et sentimentaux, mérite qui semble appartenir particulièrement aux narrateurs du nord, elles abondaient en événements extraordinaires, en situations fortes, produites par des passions toujours exaltées: les enlèvements, les châteaux, les grilles, les poisons, les poignards, les scènes nocturnes, les méprises, les trahisons, tout ce qui embrouille une histoire, et paraît en rendre le dénouement impossible, est employé par ces conteurs avec la plus grande hardiesse; et cependant l'histoire finit toujours très naturellement et de la manière la plus claire, et la plus satisfaisante. Voilà le mérite de l'inventeur: il reste encore au conteur celui de la précision et de la déclamation, auxquelles les auditeurs mettent beaucoup de prix: aussi arrive-t-il que la même histoire est faite consécutivement par plusieurs narrateurs devant les mêmes auditeurs, avec un égal intérêt et un égal succès; l'un aura mieux traité et déclamé la partie sensible et amoureuse, un autre aura mieux rendu les combats et les effets terribles, un troisième aura fait rire; enfin c'est leur spectacle: et comme chez nous on va au théâtre une fois pour la pièce, d'autres fois pour le jeu des acteurs, les répétitions ne les fatiguent point. Ces histoires sont suivies de discussions; les applaudissements sont disputés, et les talents se perfectionnent; aussi y en a-t-il en grande réputation qui sont chéris, et font le bonheur d'une famille, de toute une horde. Les Arabes ont aussi leurs poètes, même leurs improvisateurs, que l'on fait venir dans les festins; ils en paraissent enchantés; je les ai entendus; mais quand leurs chansons ne sont pas apologétiques, elles perdent sans doute trop à être traduites; elles ne m'ont paru que des concetti ou jeux de mots assez insipides: leurs poètes ont d'ailleurs des manières extraordinaires, des tics, qui les singularisent aux yeux des gens du pays, mais qui leur donnaient pour nous un air de démence qui m'inspirait de la pitié et de la répugnance: il n'en était pas de même des conteurs, qui me paraissaient avoir un talent plus vrai, plus près de la nature.

Je devais m'affliger moins qu'un autre des retardements, puisqu'ils me laissaient le temps de calmer l'inflammation qui dévorait mes yeux; mais je partageais l'impatience de Desaix, qui avait dû compter sur toutes les ressources du convoi, dont l'absence paralysait ses opérations sous tous les rapports, et le laissait dans un dénuement affligeant: heureusement les malades et les blessés étaient peu nombreux; car les médecins sans remèdes n'étaient là que pour dire ceux qu'il aurait fallu leur donner, et ne pouvaient leur en administrer aucun; on fit cependant établir un hôpital, des fours, un magasin, et une caserne assez bien fortifiée pour se défendre d'une émeute ou d'une attaque de paysans, et pouvoir laisser à cet échelon de l'échelle du Nil trois cents hommes en sécurité.

Ne sachant que faire à mes yeux malades, j'imaginai d'aller prendre les bains du pays, qui me soulagèrent. Je renvoie mon lecteur à l'élégante description de M. Savary, dont la riante imagination a fait tout à la fois le tableau des agréments qu'offrent ces bains, et des voluptés dont ils sont susceptibles.

Le 15, il fit assez froid le matin pour désirer de se chauffer; mais ce froid pourtant ressemblait à celui qu'on éprouve quelquefois chez nous au mois de Mai; car en mettant la tête à la fenêtre, j'y vis les oiseaux faisant l'amour, ou tout au moins faisant leur nid pour le faire: le soir du même jour il tonna, événement très extraordinaire dans cette contrée; en effet cela n'arrive qu'une fois dans une génération, par un concours de circonstances peut-être faciles à expliquer. Le vent du nord, le plus constant de tous ceux qui dominent dans cette partie du monde, amène de la mer les nuages d'une région plus froide, les roule dans la vallée de l'Égypte, où le sol ardent les raréfie, et les réduit en vapeur; cette vapeur poussée jusqu'en Abyssinie, le vent du sud, qui traverse les montagnes élevées et froides de ce pays, en ramène quelquefois de petits nuages, qui, n'éprouvant qu'un léger changement de température en repassant dans la vallée humide du Nil lors de son débordement, restent condensés, et produisent par fois, sans tonnerre ni orage, de petites pluies d'un instant; mais les vents d'est et d'ouest, qui d'ordinaire enfantent les orages, traversant tous les deux des déserts ardents qui dévorent les nuages, ou élèvent les vapeurs à une telle hauteur qu'elles traversent la vallée étroite de la Haute Égypte, sans pouvoir éprouver de détonation par l'impression des eaux du fleuve, le phénomène du tonnerre devient une chose si étrange pour les habitants de ces contrées, que les savants même du pays n'imaginent pas de lui attribuer une cause physique. Le général Desaix questionna un homme de loi sur le tonnerre, il lui répondit avec la sécurité de l'assurance: «On sait très bien que c'est un ange, mais il est si petit qu'on ne l'aperçoit point dans les airs; il a cependant la puissance de promener les nuages de la Méditerranée en Abyssinie; et, lorsque la méchanceté des hommes arrive à son comble, il fait entendre sa voix, qui est celle du reproche et de la menace; et, pour preuve que la punition est à sa disposition, il entrouvre la porte du ciel, d'où sort l'éclair; mais, la clémence de Dieu étant toujours infinie, jamais dans la Haute Égypte sa colère ne s'est autrement manifestée.» On est toujours émerveillé d'entendre un homme sensé, avec une barbe vénérable, faire un conte aussi puéril. Desaix voulut lui expliquer différemment ce phénomène; mais il trouva son explication si inférieure à la sienne qu'il ne prit pas même la peine de l'écouter: au reste, il avait plu tout à fait la nuit; ce qui rendit les rues fangeuses, glissantes et presque impraticables. Ici finit l'histoire de notre hiver, et je n'aurai plus à en parler.

Le 15, on fit des fours à l'usage du pays. Le 16, on fit du biscuit. J'aurais voulu dans mon dessin pouvoir exprimer l'adresse et la célérité des ouvriers; on peut dire qu'individuellement, l'Égyptien est industrieux et adroit et que manquant, à l'égal du sauvage, de toute espèce d'instrument, on doit s'étonner de ce qu'ils font de leurs doigts auxquels ils sont réduits, et de leurs pieds, dont ils s'aident merveilleusement: ils ont, comme ouvriers, une grande qualité, celle d'être sans présomption, patients, et de recommencer jusqu'à ce qu'ils aient fait à peu près ce que vous désirez d'eux. Je ne sais jusqu'à quel point on pourrait les rendre braves; mais nous ne devons pas voir sans effroi toutes les qualités de soldats qu'ils possèdent; éminemment sobres, piétons comme des coureurs, écuyers comme des centaures, nageurs comme des tritons; et cependant c'est à une population de plusieurs millions d'individus qui possèdent ces qualités que quatre mille Français isolés commandaient impérieusement sur deux cents lieues de pays; tant l'habitude d'obéir est une manière d'être comme celle de commander, jusqu'à ce que les uns s'endormant dans l'abus du pouvoir, les autres soient réveillés par le bruit de leur chaîne!

Le 18, la cavalerie revint; elle nous annonça l'arrivée des barques, et nous donna les détails d'un combat qu'elle avait eu à soutenir contre quelques Mamelouks et leurs agents, qui avaient répandu le bruit qu'ils nous avaient détruits; que ce qu'on voyait rétrograder était le reste des Français qui tâchaient de gagner le Caire. Deux mille Arabes à cheval, et cinq à six mille paysans à pied, avaient cru en venir à bout; ils s'étaient portés en avant de Tata; lorsque la cavalerie les découvrit en bataille, elle avait fait un mouvement pour se former; ils avaient cru qu'elle déclinait le combat, et avaient chargé avec le désordre accoutumé, c'est-à-dire quelques braves en avant, le reste au milieu, frappant toujours et ne parant jamais; à la seconde décharge, étonnés de voir faire à la cavalerie des feux de bataillon, ils avaient commencé à lâcher pied; et, après avoir perdu quarante des leurs, et avoir eu une centaine de blessés, ils avaient disparu en se dispersant, et abandonnant la pauvre infanterie, qui comme de coutume, avait été hachée, et eût été détruite, si la nuit ne fût venue à son secours.

Le 20, les barques arrivèrent enfin; quelques commodités qu'elles nous apportèrent, et surtout la musique d'une de nos demi-brigades jouant des airs Français, firent une sensation si étrangement voluptueuse pour Girgé, qu'elle calma tout ce que l'impatience avait mis d'irascibilité dans notre esprit. C'était, hélas! le chant du cygne: mais n'anticipons pas sur les événements: à la guerre il faut jouir du moment, puisque celui qui suit n'appartient à personne.

Le 21, le prêt, l'eau-de-vie, raviva notre existence; et le soldat, déjà las de manger six oeufs pour un sou, partit avec joie pour aller au-devant du besoin.

Il y avait vingt-et-un jours que nous n'étions fatigués que de notre nullité: je savais que j'étais près d'Abidus, où Ossimandué avait bâti un temple, où Memnon avait résidé; je tourmentais Desaix pour pousser une reconnaissance jusqu'à El Araba, où chaque jour on me disait qu'il y avait des ruines; et chaque jour Desaix me disait: Je veux vous y conduire moi-même; Mourat-bey est à deux journées, il arrivera après-demain, il y aura bataille, nous déferons son armée, l'autre après-demain nous ne penserons plus qu'aux antiquités, et je vous aiderai moi-même à les mesurer. Il avait raison le bon Desaix; et quand sa raison n'aurait pas été bonne, il aurait bien fallu que je m'en accommodasse.

Enfin le 22, nous partîmes de Girgé à l'entrée de la nuit; nous passâmes vis-à-vis les antiquités; Desaix n'osait me regarder; Tremblez, lui dis-je; si je suis tué demain, mon ombre vous poursuivra, et vous l'entendrez sans cesse autour de vous vous répéter, El Araba. Il se souvint de ma menace, car cinq mois après il envoya de Siouth l'ordre de me donner un détachement pour m'y accompagner.