Le 25, nous partîmes à la première pointe du jour. La langue de terre cultivée se resserrait peu à peu à la rive gauche, où nous étions, et s'augmentait en même proportion à l'autre rive.
Enfin nous entrâmes dans le désert; nous y vîmes d'assez près une bête sauvage, qu'à sa grosseur et à forme remarquable nous jugeâmes tous être une hyène; nous courûmes dessus, mais le galop de nos chevaux, ne put que la suivre sans rien gagner sur elle. Nous approchions de Tintyra: j'osai parler d'une halte; mais le héros me répondit avec humeur: cette défaveur ne dura qu'un moment; bientôt, rappelé à son naturel sensible, il vint me rechercher, et partageant mon amour pour les arts, il se montra leur ami, et peut-être plus ardent que moi. Doué d'une délicatesse d'esprit vraiment extraordinaire, il avait uni l'amour de tout ce qui est aimable à une violente passion pour la gloire, et à un nombre de connaissances acquises, les moyens et la volonté d'ajouter celles qu'il n'avait pas eu le temps de perfectionner; on trouvait en lui une curiosité active qui rendait sa société toujours agréable, sa conversation continuellement intéressante.
Tintyra.
Nous arrivâmes à Tintyra: le premier objet que je vis fut un petit temple à gauche du chemin, d'un si mauvais style et dans de si mauvaises proportions, que je le jugeai de loin n'être que les ruines d'une mosquée. En me retournant à droite, je trouvai enfouie dans les plus tristes décombres une porte construite de masses énormes couvertes d'hiéroglyphes; à travers de cette porte j'aperçus le temple. Je voudrais pouvoir faire passer dans l'âme de mes lecteurs la sensation que j'éprouvai. J'étais trop étonné pour juger; tout ce que j'avais vu jusqu'alors en architecture ne pouvait servir à régler ici mon admiration. Ce monument me sembla porter un caractère primitif, avoir par excellence celui d'un temple. Tout encombré qu'il était, le sentiment du respect silencieux qu'il m'imprima m'en parut une preuve; et, sans partialité pour l'antique, ce fut celui qu'il imposa à toute l'armée.
Avant d'entrer dans aucun détail, tâchons de faire connaître par les plans et les vues l'étendue et l'ordonnance de cet édifice, son état actuel, et son effet pittoresque. J'ai essayé par mes dessins de donner une idée générale de la situation de la ville antique, de l'emplacement qu'elle occupait, et de la situation respective des édifices, de leur état actuel, et de la richesse de leurs détails. Ces monuments étaient situés sur le bord du désert, sur le dernier plateau de la chaîne Libyque au pied duquel arrive l'inondation du fleuve, à une lieue de son lit.
Rien de plus simple et de mieux calculé que le peu de lignes qui composent cette architecture. Les Égyptiens n'ayant rien emprunté des autres, ils n'ont ajouté aucun ornement étranger, aucune superfluité à ce qui était dicté par la nécessité: ordonnance et simplicité ont été leurs principes; et ils ont élevé ces principes jusqu'à la sublimité: parvenus à ce point, ils ont mis une telle importance à ne pas l'altérer, que, bien qu'ils aient surchargé leurs édifices de bas-reliefs, d'inscriptions, de tableaux historiques et scientifiques, aucune de ces richesses ne coupe une seule ligne; elles sont respectées; elles semblent sacrées; tout ce qui est ornement, richesse, somptuosité de près, disparaît de loin pour ne laisser voir que le principe, qui est toujours grand et toujours dicté par une raison puissante. Il ne pleut pas dans ce climat; il n'a donc fallu que des plates-bandes pour couvrir et pour donner de l'ombre; dès lors plus de toits, dès lors plus de frontons: le talus est le principe de la solidité; ils l'ont adopté pour tout ce qui porte, estimant sans doute que la confiance est le premier sentiment que doit inspirer l'architecture, et que c'en est une beauté constituante. Chez eux l'idée de l'immortalité de Dieu est présentée par l'éternité de son temple; leurs ornements, toujours raisonnés, toujours d'accord, toujours significatifs, prouvent également des principes sûrs, un goût fondé sur le vrai, une suite profonde de raisonnements; et quand nous n'aurions pas acquis la conviction du degré éminent où ils étaient parvenus dans les sciences abstraites, leur seule architecture, dans l'état où nous l'avons trouvée, nous aurait donné l'idée de l'ancienneté de ce peuple, de sa culture, de son caractère, de sa gravité.
Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce que j'éprouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus être, j'étais réellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que d'époques se présentèrent à mon imagination, à la vue d'un tel édifice! que de siècles il a fallu pour amener une nation créatrice à de pareils résultats, à ce degré de perfection et de sublimité dans les arts! combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et ramener l'homme sur le même sol à l'état de nature où nous l'avons trouvé! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du temps plus prononcés et mieux suivis. Quelle constante puissance, quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluité de moyens dans le gouvernement qui peut faire élever un tel édifice, et qui trouve dans la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exécuter, de le décorer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et à l'esprit! jamais d'une manière plus rapprochée le travail des hommes ne me les avait présentés si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les Égyptiens me parurent des géants.
J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main à l'oeuvre; je sentais que, ne pouvant m'élever à la hauteur de ce que j'admirais, j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais été environné de tant d'objets propres à exalter mon imagination. Ces monuments, qui imprimaient le respect dû au sanctuaire de la divinité, étaient les livres ouverts où la science était développée, où la morale était dictée, où les arts utiles étaient professés; tout parlait, tout était animé, et toujours dans le même esprit. L'embrasure des portes, les angles, le retour le plus secret, présentaient encore une leçon, un précepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus léger sur le membre d'architecture le plus grave déployait d'une manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait à exprimer. La peinture ajoutait encore un charme à la sculpture et à l'architecture, et produisait tout à la fois une richesse agréable, qui ne nuisait ni à la simplicité ni à la gravité de l'ensemble. La peinture en Égypte n'était encore qu'un ornement de plus; suivant toute apparence, elle n'était point un art particulier: la sculpture était emblématique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture était donc l'art par excellence, dicté par l'utilité; elle pourrait donc à elle seule lever le doute, sinon sur la primogéniture, au moins sur la supériorité de l'architecture des Égyptiens comparée à celle des Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle est devenue le principe de tout ce que nous avons admiré depuis, de tout ce que nous avons cru être exclusivement de l'architecture, les trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que l'architecture Égyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire qu'elle en est le type.
Je fus frappé de la beauté de la porte qui fermait le sanctuaire du temple; tout ce que l'architecture a ajouté depuis d'ornements à ce genre de décoration n'a fait qu'en rapetisser le style.
Je ne devais pas espérer de rien trouver en Égypte de plus complet, de plus parfait que Tintyra; j'étais agité de la multiplicité des objets, émerveillé de leur nouveauté, tourmenté de la crainte de ne pas les revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planétaires, des zodiaques, des planisphères célestes, présentés dans une ordonnance pleine de goût; j'avais vu que les murailles étaient couvertes de la représentation des rites de leur culte, de leurs procédés dans l'agriculture et les arts, de leurs préceptes moraux et religieux; que l'Être suprême, le premier principe, était partout représenté par les emblèmes de ses qualités: tout était également important à rassembler; et je n'avais que quelques heures pour observer, pour réfléchir, pour dessiner ce qui avait coûté des siècles à concevoir, à construire, à décorer. Notre impatience française était épouvantée de la constante volonté du peuple qui avait exécuté ces monuments: partout même égalité de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces édifices n'étaient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils étaient construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de prêtres, et par des artistes auxquels il était imposé des règles invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle égalité dans toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir été sculptés de la même main; rien de mieux, rien de plus mal; point de négligence, point d'élans à part d'un génie plus distingué; l'ensemble et l'harmonie régnaient partout. L'art de la sculpture, enchaîné à l'architecture, était circonscrit dans le principe, dans la méthode, dans le mode: une figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne devait se permettre aucune altération qui aurait pu en changer le vrai sens: il en était de ces figures comme de nos cartes à jouer, dont nous avons respecté les imperfections, pour ne rien ôter à la facilité avec laquelle nous les savons reconnaître. La perfection qu'ils ont donnée à leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idée du style, dont ils ont indiqué le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand, et un système qui tendait au grave et au beau idéal, comme nous en avions déjà la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple.