Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que belle. Celle des femmes ressemble encore à la figure des jolies femmes d'aujourd'hui: de la rondeur, de la volupté; le nez petit; les yeux longs, peu ouverts, et relevés à l'angle extérieur, comme tous les peuples dont cet organe est fatigué par l'ardeur du soleil ou la blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les lèvres bordées, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-être le principe.
Les hiéroglyphes, exécutés de trois manières, sont aussi de trois genres, et peuvent avoir aussi trois époques: par l'examen des différents édifices que j'ai été dans le cas d'observer, j'ai pu juger que ceux qui devaient être les plus anciens n'ont qu'un simple contour, creusé sans relief, et très profondément; les seconds, ceux qui font le moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes, qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont à Tintyra d'une exécution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Égypte, sont en relief au fond du contour creusé. À travers les figures qui composent les tableaux, il y a de petits hiéroglyphes, qui paraissent n'être que l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiées, sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce d'écriture cursive, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture.
Un quatrième genre semblait être consacré à l'ornement; nous l'avons appelé improprement, et je ne sais pourquoi, Arabesque: adopté par les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis par eux comme une décoration fantastique, dont le goût était tout le mérite. Chez les Égyptiens, employé avec le même goût, chaque objet avait un sens ou une moralité, décorait en même temps les frises, les corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvé à Tintyra des représentations, de péristyles de temples en cariatides, exécutées en peinture aux bains de Titus, copiées par Raphaël, et que nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les Égyptiens nous en ont donné les premiers modèles. Le crayon à la main, je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intérêt de l'autre, toujours attiré, toujours arraché, il me manquait des yeux, des mains, et une tête assez vaste pour voir, dessiner, et mettre quelque ordre à tout ce dont j'étais frappé. J'avais honte des dessins insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des souvenirs des sensations que je venais d'éprouver; je craignais que Tintyra ne m'échappât pour toujours, et mes regrets égalaient mes jouissances. Je venais de découvrir dans un petit appartement un planisphère céleste, lorsque les derniers rayons du jour me firent apercevoir que j'étais seul avec le constamment bon et complaisant général Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu m'abandonner dans un lieu si désert.
Nous rattrapâmes au galop la division, déjà à Dindera, à trois quarts de lieue de Tintyra, où nous vînmes coucher: sans ordre donné, sans ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'était détourné de la route, avait accouru à Tintyra, et spontanément l'armée y était restée le reste de la journée. Quelle journée! qu'on est heureux d'avoir tout bravé pour obtenir de telles jouissances!
Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et d'un goût délicat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en Égypte, trompé sur tout; j'ai toujours été mélancolique et malade: Tintyra m'a guéri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payé de toutes mes fatigues; quoi qu'il puisse en être pour moi de la suite de cette expédition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les souvenirs que me laissera éternellement cette journée.»
Crocodiles.
Le 26, une nature nouvelle se développa sous nos yeux: des palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et cependant des terres qui avaient été inondées, et qui étaient restées incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait suffire à leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait des crocodiles: nous étions dans la partie du Nil qu'ils habitent; devant nous étaient des îles basses de sable, comme celles où ils se montrent; nous vîmes quelque chose de long et brun à travers nombre de canards; c'était un crocodile; il avait quinze à dix-huit pieds; il dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau, et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit rentrer, il en ressortit de même: je lui trouvai le ventre beaucoup plus gros que ceux des animaux de même espèce que j'avais vus empaillés.
Nous apprîmes qu'une partie des Mamelouks avait passé à la rive droite du fleuve, et que l'autre suivait la route d'Esné et de Syène. Desaix fit partir sa cavalerie à minuit pour tâcher d'atteindre ces derniers.
Le 27, nous partîmes à deux heures du matin; à huit, nous trouvâmes un crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue, dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent beaucoup à l'horreur de sa physionomie.
Thèbes.