À droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne, est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.
Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église, en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers; c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple; à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens, devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite à la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.
Hermontis--Arbre à Miracles.
Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles semblables à celles des Égyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. À l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.
À deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût pas résisté au temps.
Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.
Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre, et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène végétal.
À notre halte nous trouvâmes un autre étranglement du Nil, dont je fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient, vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Égypte, et, sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.
Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si gros intérêts.
Esné, l'ancienne Latopolis.