Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière ville un peu considérable de l'Égypte; Mourat avait été obligé de l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était déterminé à quitter l'Égypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos détachements.

Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui, bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable. Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable, si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir s'il reste quelque partie de la Cella: je fis le mieux que je pus la vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief, dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les Égyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc., etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien; nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.

Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve, sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut jusqu'en bas.

Hiéraconpolis.

À deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme, et que les détails sont tout à fait perdus. À quelques toises plus loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites, et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.

Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple.

Nous vîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui, blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute la vallée de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans le pays que sous le nom de la forteresse. Je prévoyais avec chagrin que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres, mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de masures?

Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--
Ruines de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène
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Au-delà d'Edfu le pays se resserre; il n'y a plus qu'un quart de lieue entre le désert et le fleuve. À midi, nous fîmes halte sur le bord du Nil: la cavalerie nous avait devancés; au moment de nous mettre en route, elle nous fit dire que nous allions avoir à traverser un désert de sept lieues: la journée étant trop avancée pour nous engager dans une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonné, où heureusement il y avait du bois.

Le 30, nous partîmes à trois heures: après avoir marché une heure dans le pays cultivé, nous entrâmes dans la montagne composée d'ardoise pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le désert, les souliers étaient déchirés, les soldats attachaient ce qu'ils avaient de linge à leurs pieds, une soif ardente les dévorait; on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives étaient aussi arides que le désert: la division était harassée, et pour arriver au fleuve il fallait se détourner d'une lieue; mais la soif commanda, on y arriva excédé; les équipages, dont les animaux n'avaient eu aucun pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que partiellement. Quelle fut la détresse, lorsqu'il fallut annoncer à la troupe qu'il n'y avait rien à manger! nous nous regardions tristement; on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes, triste avant-coureur du désespoir, étaient bien autrement terribles. Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui portait une légère petite charge de beurre nous joignit avec quelques-uns de ceux dont les provisions étaient mangées; on chercha au fond des sacs, on les secoua, on parvint à ramasser de quoi faire une distribution d'une poignée de farine: on proposa de faire des beignets; un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idées mélancoliques, et la gaieté française ramena parmi nous le courage accoutumé. Nous partîmes bien vite sur notre lest; mais à peine en route, nos pauvres chevaux qui n'avaient pas mangé de beignets roulaient sous nous d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans la nécessité: mais il y avait urgence; et nous avions appris l'étendue des ressources que ce mot fait trouver.