Une demi-heure, après avoir passé le premier désert, nous trouvâmes les ruines de Silsilis, qui consistent en débris, en briques, et dans les restes d'un temple, dont les murs les plus élevés n'excèdent pas maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaître encore que la nef du temple, couverte d'hiéroglyphes, était entourée d'une galerie, à laquelle, dans un temps postérieur, on avait ajouté un portique sans hiéroglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le désert; une hyène suivit la colonne pendant assez longtemps.
Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de toute espèce, que leur dureté rendait susceptibles d'un poli brillant; j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est formé que des débris de toutes les matières primitives et constituantes du granit. Nous arrivâmes à un plateau élevé, d'où on découvre une vaste étendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulé le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au nord. À cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait peut-être à éclairer cette partie tortueuse de la navigation; à l'autre angle, on voit les hauteurs d'Ombos; déployant de beaux monuments; au coude du fleuve, une de ses branches forme une île inondée, et qui vaut à elle seule vingt lieues carrées de tout le pays qui l'avoisine: sa position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant le grand village de Binban, accoudé au désert et aussi triste que lui. C'est là que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de boeufs qui nous suivait s'était égaré; il fallait l'attendre avec la peur qu'il n'eût été enlevé: le village ne nous offrait que quelques murailles; elles furent fouillées jusqu'à leur fondation. Je fus témoin dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de la brutalité la plus farouche et de la sensibilité la plus hospitalière. Dans le moment où j'observais que si l'avarice est ingénieuse à trouver une cachette, le besoin l'est peut-être plus encore pour la découvrir, un soldat sort d'un trou, traînant après lui une chèvre qu'il en avait arrachée: il était suivi d'un vieillard portant deux enfants à la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe à genoux, et, sans proférer une parole, il montre, en versant un torrent de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevée. L'aveugle et sourd besoin n'est point arrêté par ce tableau déchirant, et la chèvre est déjà égorgée: dans le même instant arrive un autre soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant devant nous, avait sans doute été obligée d'abandonner dans le désert; malgré le poids dont était chargé ce brave homme, son sac, son fusil, ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcée, le besoin de sauver cette malheureuse petite créature la lui avait fait ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonné, il aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude avec l'enthousiasme d'un être sensible qui fait une bonne action.
Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon espèce aussi féroce qu'une bête farouche, cet autre soldat m'avait soulagé, m'avait rattaché à l'humanité. Quelles sensations que celles produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre! l'âme flétrie en est ravivée; c'est un verre d'eau douce et fraîche présenté au milieu du désert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me sauvai pour échapper au spectacle d'un malheur auquel il n'était pas en mon pouvoir d'apporter aucun secours.
Le 31, nouveaux déserts à traverser: nous trouvons le rocher alternativement de granit et de grès décomposé, formant une croûte friable et déchirante à la superficie, semblable à des scories. Dans les vallées où abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la même facilité, et que l'on peut reconnaître ceux qui les ont traversées depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche, après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur dans le silence du désert. Je remarquai avec une réflexion triste qu'un animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frêle individu; la vitesse de sa course n'assure point sa liberté, et l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous vîmes dans la journée deux de ces animaux, les plus élégants, les plus délicats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi lentement que péniblement, nous arrêtant à chaque instant pour raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je trouvai en plein désert la trace d'un grand chemin antique, revêtu de chaque côté de grosses masses de pierres alignées, et qui conduisait en droiture à Syène. L'après-midi, la troupe était tellement fatiguée, qu'au sortir du désert on la laissa s'arrêter au premier endroit qui pût fournir de l'herbe à nos chevaux; je crois qu'il eût été impossible de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'étais au terme de mes forces, et je restai comme attaché au sol où je m'assis, et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eûmes que trois quarts de lieue à faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancés que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions à Assouan ou Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme s'il fût arrivé à la terre promise; comme si, pour retrouver un pays qui pût le nourrir, il n'eût pas dû refaire le même chemin qu'il venait de parcourir, si péniblement; mais le passé n'est déjà plus rien, et la jouissance présente laisse à peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se réjouir, puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un pays où tout allait être intéressant.
La première bonne nouvelle que nous apprîmes fut que les Mamelouks n'avaient pas brûlé les barques auxquelles ils n'avaient pu faire franchir les cataractes: nous bivouaquâmes à Contre Assouan. Le matin, je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine. Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'où on a la vue la plus étrange: c'est le bout du monde, ou plutôt c'est le chaos, dont l'air s'est déjà dégagé, et dont l'eau par filons, commençant aussi à se séparer de la terre, promet à la nature de la rendre féconde; en effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit, où du sable et du limon déposés dans des creux organisent une base pour les végétations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. À Éléphantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent déjà l'image de la nature perfectionnée; c'est sans doute ce qui lui a fait donner en Arabe le nom de Qêziret-êl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir qu'une carte à vol d'oiseau.
Le 2 février, nous traversâmes le fleuve pour aller à la rive droite occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passé les cataractes, et s'étendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le même cas pour les nôtres.
Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que nous avions laissé derrière nous à la droite du fleuve. Je n'avais pas encore quitté Desaix depuis que j'étais sorti du Caire: j'ose dire avec quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passé ensemble des moments si doux et si répétés, marchant au pas côte à côte pendant douze à quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous rêvions tout haut; et souvent, après ces séances si longues, nous nous disions: Combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre vie! Que d'idées administratives, sages, philanthropiques, arrivaient à son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intéressantes me fournirait aujourd'hui son étonnante mémoire! avec quel avantage je le consulterais! avec quel intérêt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait regardé comme le sien! En s'éloignant de moi pour quelques moments, il semblait qu'il voulût par degrés m'accoutumer à le quitter.
Syène.--L'Isle d'Éléphantine.
J'allai avec le général Belliard prendre possession du gouvernement de Syène. Pendant mon séjour dans cette ville, mes dessins vont suppléer à mon journal et le remplacer.
Je fis d'abord la vue que je viens de décrire, qui est une espèce de carte à vol d'oiseau, dans laquelle on peut voir d'un coup-d'oeil le tableau général du pays, l'entrée du Nil dans l'Égypte traversant le banc de granit qui forme ses dernières cataractes, l'île Éléphantine entre Contra Syène et Syène, les monuments de cette ville, dans lesquelles on peut distinguer les diverses époques, ou plutôt les périodes de son existence. Les ruines de sa première antiquité se font facilement reconnaître; ce devait être alors une cité bien considérable, si les édifices de droite et de gauche du Nil et ceux d'Éléphantine ne formaient qu'une même ville, comme on doit le croire, puisqu'ils ne sont séparés que par le fleuve, qui en cet endroit est plus profond que large: les ruines arabes sont groupées sur un rocher à l'est; au bas, sont des monuments Romains, que l'on retrouve aussi dans des fabriques dans l'île Éléphantine: à tout cela a succédé un grand village, mieux bâti, avec des rues plus droites que les villages ordinaires; ce que l'on doit attribuer à la présence de la pierre et à la quantité des anciens matériaux. Au milieu, est un château turc masqué de tous côtés, et qui ne peut être d'aucune défense.