Dans mes premières promenades, je dessinai les profils des objets dont j'avais fait la carte; et me rapprochant du rocher sur lequel était l'ancienne ville arabe, je fis celui de l'île Éléphantine et de ses monuments dont on peut voir le gisement avant d'en connaître les détails.
Nous employâmes nos premiers moments à nous établir: nous avions un assez beau quartier; c'était la maison du kiachef, bâtie en pierre, avec un étage, des terrasses, et des appartements voûtés: nous fîmes des lits, des tables, des bancs; se déshabiller, s'asseoir et se coucher me parut de la mollesse, une véritable volupté: les soldats en firent de même. Le second jour de notre établissement il y avait déjà dans les rues de Syène des tailleurs, des cordonniers, des orfèvres, des barbiers Français avec leur enseigne, des traiteurs et des restaurateurs à prix fixe. La station d'une armée offre le tableau du développement le plus rapide des ressources de l'industrie; chaque individu met en oeuvre tous ses moyens pour le bien de la société: mais ce qui caractérise particulièrement une armée française, c'est d'établir le superflu en même temps et avec le même soin que le nécessaire; il y avait jardins, cafés, et jeux publics, avec des cartes faites à Syène. Au sortir du village une allée d'arbres alignés se dirigeait au nord; les soldats y mirent une colonne milliaire avec l'inscription, Route de Paris, n° onze cent soixante-sept mille trois cent quarante: c'était quelques jours après avoir reçu une distribution de dattes pour toute ration qu'ils avaient des idées si plaisantes ou si philosophiques. La mort seule peut mettre un terme à tant de bravoure et de gaieté; les plus grands malheurs n'y peuvent rien.
De ce côté du fleuve, il n'y a d'autre reste de la ville égyptienne qu'un petit temple carré entouré d'une galerie, mais si détruite et si informe, qu'on n'y voit plus que l'embrasure de deux entrecolonnements, avec les chapiteaux, et une petite partie de l'entablement: ce fragment est ce que Savari, qui confesse n'être pas venu à Syène, indique sur parole comme pouvant être les restes de l'observatoire, dans lequel il faut, selon lui, chercher le nilomètre. J'ai fait le dessin particulier de cette petite ruine pour détruire une erreur dont on ne peut accuser notre ardent et élégant voyageur, qui a tout cherché, tout indiqué, et qui souvent a peint merveilleusement même ce qu'il n'avait pas vu.
Près de cette ruine, parmi les palmiers, sont des fragments d'un édifice qu'il faut, je crois, donner à la catholicité grecque; on voit encore debout deux colonnes de granit, deux chambranles de même matière, et des colonnes groupées contre deux faces d'un seul pilastre; ces deux derniers morceaux sont renversés.
L'île d'Éléphantine devint tout à la fois ma maison de campagne, mon lieu de délices, d'observation, et de recherches; je crois y avoir retourné toutes les pierres, et questionné tous les rochers qui la composent: c'était à sa partie sud qu'était la ville égyptienne et les habitations romaines et arabes qui lui ont succédé. On ne reconnaît l'occupation romaine qu'aux briques, aux tessons de poterie, aux petites déités de terre cuite et de bronze qu'on y trouve encore: on ne reconnaît celle des arabes qu'aux ordures dont elle a couvert le sol, et qui forment d'ordinaire les ruines de leurs édifices. Tous ceux des temps postérieurs ont à peine laissé des traces de leur existence; tout a péri devant ces monuments égyptiens, voués à la postérité, et qui ont résisté aux hommes et aux temps. Au milieu du vaste champ de briques et de terres cuites, dont je viens de parler, s'élève encore un très ancien temple carré, entouré d'une galerie en pilastres, avec deux colonnes au portique; il ne manque que deux pilastres à l'angle gauche de cette ruine: on y avait ajouté postérieurement d'autres édifices, dont il ne reste que quelques arrachements, qui ne peuvent rien indiquer de la forme qu'ils avaient, mais attester seulement que les accessoires étaient plus grands que le sanctuaire; ce dernier est couvert en dehors et en dedans d'hiéroglyphes en reliefs assez bien conservés et fort bien sculptés: j'ai dessiné tout un côté de la partie intérieure; celle qui lui fait face n'en est presque qu'une répétition. Cette espèce de tableau est d'autant plus intéressant à offrir à la discussion, qu'il est d'une unité que je n'avais pas encore rencontrée dans ces sortes de décorations, ordinairement partagées en compartiments: j'ai dessiné aussi tout un côté de l'extérieur, et un seul pilastre; tous les autres lui ressemblent à peu de chose près: la vue pittoresque de la totalité de ce petit édifice donnera une idée de son importance et de l'état de sa conservation.
Était-ce là le temple de Cneph, le bon génie, le dieu égyptien, qui se rapproche le plus de nos idées de l'Être Suprême? ou bien ce temple, cité par les historiens, était-il celui que l'on voit à six cents pas plus au nord, qui est plus ruiné, de même forme, de même grandeur, et dont tous les ornements sont accompagnés du serpent, emblème de la sagesse et de l'éternité, et particulièrement du dieu Cneph. À en juger par tout ce que j'ai vu d'édifices égyptiens, ce dernier est de l'ordre le plus anciennement employé, il est absolument du genre du temple de Kournou à Thèbes, celui qui m'a paru le plus ancien de cette ville. Ce que j'ai trouvé de particulier à la sculpture de ce temple-ci, c'est plus de mouvement dans les figures, des robes plus allongées et se composant davantage: les trois figures de ce dernier bas-relief semblent remercier un héros de les avoir délivrées d'un cinquième personnage presque effacé, mais que l'on reconnaît être renversé. Cette sculpture, où il semble qu'il y ait une espèce de composition groupée, avec de la perspective, est-elle antérieure ou postérieure à celle où les Égyptiens avaient arrêté un rythme pour leurs figures, afin d'en faire, comme de l'écriture, des caractères, dont à la première vue on reconnût la signification, que l'on expliquât sans presque avoir besoin de les regarder? Il n'y a de conservé de ce dernier édifice qu'une colonne du portique, et tout un côté de la galerie en pilastres; le reste est absolument détruit.
Au milieu de l'île, il y a deux chambranles d'une grande porte extérieure, en blocs de granit, ornés d'hiéroglyphes: ce débris a sans doute appartenu à quelques monuments d'une grande magnificence, dont quelque faible fouille pourrait faire connaître l'étendue. À l'orient est encore un fragment d'édifice très petit et très soigné; ce que l'on en voit est le côté occidental d'une chambre étroite ou d'un très petit temple, et ce qui reste des hiéroglyphes est parfaitement sculpté; les ornements en sont surchargés du lotus, et entr'autres des fleurs de cette plante, dont la tige penchée semble être ranimée par une figure qui l'arrose comme dans le tableau que j'ai trouvé à Lolopolis. Cette chambre ou temple communiquait à un couloir plus étroit, qui, à en juger par une suite de fabriques, aboutissait à une galerie ouverte sur le Nil, et posant sur un grand revêtement qui défendait la partie orientale de l'île d'être dégradée par le remous du courant du fleuve: il reste encore trois portiques de cette galerie, et un escalier en granit qui descend jusque dans le fleuve; cette galerie, cette chambre décorée, et cet escalier, ne seraient-ils pas cet observatoire et ce nilomètre que les voyageurs cherchent en vain à Syène? Préoccupé de cette idée, j'ai bien regardé et n'ai pu découvrir aucune marque sur le revêtement de l'escalier qui indiquât aucune graduation; mais au reste les marches mêmes de l'escalier en eussent pu servir, et la partie supérieure de cet escalier étant encombrée, il est possible que les mesures soient marquées dans cette partie que je n'ai pu voir [5].
Note 5:[ (retour) ] Strabon qui avait observé Syène avec soin; et qui l'a décrit avec détail, dit que ce nilomètre était un puits qui recevait les eaux du Nil, et que les marques d'après lesquelles on évaluait l'inondation étaient gravées sur les côtés de ce puits.
Toutes ces fabriques posent sur des masses de rochers, couverts d'hiéroglyphes gravés avec plus ou moins de soin. Plus loin, en s'avançant vers le nord, on trouve deux portions de parapet, qui laissent entre elles une ouverture pour descendre au fleuve: sur le flanc intérieur de droite est un bas-relief en marbre, représentant la figure du Nil, de quatre pieds de proportion, dans l'attitude d'un colosse qui est à Rome, et qui représente ce même fleuve. Cette copie de la même idée prouve tout à la fois que l'édifice est romain, qu'il est postérieur au temps où ce chef-d'oeuvre grec a été apporté à Rome, et que les Romains dans leur établissement à Syène, ayant pu ajouter les ornements de luxe et de superflu aux constructions de première nécessité, y avaient eu plus qu'une station militaire, mais une colonie puissante: les bains et ustensiles précieux en bronze que l'on y trouve encore journellement viennent à l'appui de cette opinion sur la richesse et la durée de cette colonie.
L'île d'Éléphantine, défendue au sud par des brisants, s'est sans doute fort augmentée au nord par des alluvions; ces alluvions deviennent journellement des terres labourées et des jardins assez agréables, qui, arrosés perpétuellement par des roues à chapelet, y produisent quatre ou cinq récoltes par an; aussi les habitants en sont-ils nombreux, aisés, et très accorts. Je les appelais de l'autre bord; ils venaient me chercher avec leurs barques; j'étais bientôt accompagné de tous les enfants, qui m'apportaient et me vendaient des fragments d'antiquité, et des cornalines brutes: avec quelques écus, je faisais nombre de petits heureux, et leurs parents devenaient mes amis; ils m'invitaient, me préparaient à déjeuner dans les temples où je devais venir dessiner; enfin j'étais comme le propriétaire bénévole d'un jardin, où tout ce que l'on cherche ailleurs à imiter était là en réalité, îlots, rochers, désert, champs, prés, jardins, bocage, hameaux, bois sombre, plantes extraordinaires et variées, fleuve, canaux et moulins, ruines sublimes: lieu d'autant plus enchanté que, comme les jardins d'Armide, il était environné des horreurs de la nature, de celles de la Thébaïde enfin, dont le contraste faisait sentir le bonheur. Les sens, l'imagination également en activité, je n'ai jamais passé d'heures plus délicieusement occupées que celles que j'ai données à mes promenades solitaires dans Éléphantine: cette île vaut à elle seule tout le territoire de terre ferme qui avoisine la ville.