Quelques jours après nous apprîmes que les Mamelouks de la rive droite venaient fourrager jusqu'à deux lieues de nous; nous nous mîmes en devoir de les repousser; nous partîmes avec quatre cents hommes, et nous avançâmes sur Philae par la route de terre à travers le désert: ce que cette route a de particulier, c'est qu'on voit qu'elle a été tracée, relevée en chaussée, et très pratiquée autrefois; cet espace était le seul en Égypte où un grand chemin fût d'une absolue nécessité; le Nil cessant d'être praticable à cause des cataractes, toutes les marchandises du commerce de l'Éthiopie qui venaient aborder à Philae, devaient être transportées par terre à Syène, où on les embarquait de nouveau. Tous les blocs que l'on rencontre sur cette route sont couverts d'hiéroglyphes, et semblaient être là pour entretenir les passagers. Je fis des dessins de plusieurs de ces rochers; un plus étrange présente la forme d'un siège que l'on a achevé de façonner en fabriquant dans le massif un escalier pour arriver à la foulée du fauteuil; le tout couvert d'hiéroglyphes, dont la plupart sont fort soignés; j'ai fait le dessin de ce bloc, et celui de l'inscription.

Une autre particularité de cette route, ce sont les ruines de lignes construites en briques de terre cuites au soleil, dont la base a quinze à vingt pieds d'épaisseur: ce retranchement longeait la vallée en bordant la route, et aboutissait à des rochers et à des forts à près de trois lieues de Syène. Quoique ces murailles fussent construites de matériaux peu précieux, elles ont été d'une dépense de fabrication qui atteste l'importance qu'on avait mise à la défense de ce point: seraient-ce les restes de la fameuse muraille élevée par une reine d'Égypte appelée Zuleikha, fille de Ziba, l'un des Pharaons et qui s'étendait de l'ancienne Syène jusqu'où est à présent El-Arych, et dont les Arabes appellent les fragments Haïf-êl-adjouz, ou la muraille de la vieille?

Nous trouvâmes les habitants de Philae revenus à leur habitation, mais bien décidés à ne point nous recevoir; nous attribuâmes encore cette mauvaise volonté à la peur que nous leur causions, et nous continuâmes notre route: au-delà de Philae le fleuve est absolument libre et navigable; après avoir dépassé un fort arabe et une mosquée du même temps, le rivage du Nil devient peu à peu impraticable; au lieu de cette profusion de monuments et d'inscriptions, nous ne vîmes plus qu'une nature pauvre, livrée à elle-même, et sur des rochers quelques habitations qui ressemblaient à des huttes de sauvages; nous entrâmes dans un désert coupant un angle du Nil pour raccourcir le chemin; et après avoir gravi et descendu pendant plusieurs heures des vallées aussi creuses que si nous eussions été dans une région sujette aux orages et aux torrents, nous débouchâmes sur le Nil par un ravin qui nous amena à Taudi, mauvais village sur le bord du fleuve; à notre approche les Mamelouks venaient d'abandonner ce village, laissant leurs plats, leurs marmites, et jusqu'à la soupe qu'ils avaient préparée, et qu'ils devaient manger sitôt le soleil couché; car c'était le mois du ramadan, espèce de carême, pendant lequel les Musulmans, les soldats même ne mangent point, tant que le soleil est sur l'horizon.

Les Goublis.

Nous envoyâmes un espion pendant la nuit; nous sûmes à la pointe du jour qu'à Démiet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraîchir leurs chevaux, étaient repartis à minuit. Notre but de les éloigner étant rempli, nous reprîmes la route de Syène. J'avais déjà assez de l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrême laideur ne peut être comparée qu'à l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une cabane, devant la porte de laquelle je m'étais établi pour passer la nuit. Surprises par notre marche détournée, à la chute du jour, elles n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou de passer le fleuve à la nage: elles avaient absolument la farouche stupidité des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature, et donnent même à leur jeunesse l'empreinte et la dégradation de la décrépitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car leurs traits sont délicats, leur peau fine, leur physionomie animée et spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clarté et de concision, qu'une phrase courte est toujours la réponse complète à la question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacité est plus analogue au nôtre que celui des autres orientaux; ils entendent et servent vite, dérobent encore plus lestement, et sont d'une avidité pour l'argent, qui ne peut être justifiée que par leur excessive pauvreté, et comparée qu'à leur frugalité. C'est à toutes ces raisons que doit être attribuée leur maigreur, qui ne tient point à leur mauvaise santé, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu un seul gras, pas même charnu.

Prise de l'Île de Philae.

Il fallait affamer le pays pour tenir l'ennemi éloigné; nous achetâmes le bétail, nous payâmes la récolte en herbes, les habitants nous aidèrent eux-mêmes à arracher ce qu'elle leur promettait de provision, et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un désert. En revenant, je fus de nouveau frappé de la somptuosité des édifices de Philae; je suis persuadé que c'est pour produire cet effet que les Égyptiens avaient porté à leur frontière cette splendeur de monuments. Philae était l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Éthiopie et l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idée de leurs moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient élevé nombre de somptueux édifices jusques aux confins de leur empire, à leur frontière naturelle, qui était Syène et les cataractes. Nous eûmes encore un pourparler avec les habitants de l'île; il fut plus explicatif: ils nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours sans qu'il nous fût jamais permis d'arriver jusqu'à eux. Il fallut encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de moyens de rien changer à leur décision: mais comme il eût été d'un mauvais exemple qu'une poignée de paysans pût être insolente à quatre pas de nos établissements, on remit au lendemain à leur faire des observations qui pussent changer quelque chose à leur détermination. On y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas plutôt qu'ils se mirent en état de guerre: elle fut déclarée à la manière des sauvages, avec des cris répétés par les femmes. Les habitants de l'île voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils de rempart à mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur demandions qu'à entrer amicalement dans l'île: ils répondirent qu'ils ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'étaient pas des Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des cris d'unanimité qui retentirent de toutes parts: ils voulaient batailler; ils s'étaient défendus contre les Mamelouks; ils avaient battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous résister, et même de nous braver. Aussitôt l'ordre fut donné à nos sapeurs d'abattre les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois pour faire un radeau: cet acte fut la déclaration de guerre; ils tirèrent sur nous; postés et cachés dans les fentes des rochers, ils nous couvraient de balles, fort bien ajustées. Dans ce moment arriva une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degré; dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande île et l'île de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le désert.

On s'aperçut que le bois de palmier était trop lourd et prenait l'eau, il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur à porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au général de payer cent piastres pour passer seul et désarmé dans l'île: mais la scène changea quand tout à coup ils virent la grande île inondée de nos volontaires dont la descente avait été protégée par du canon à mitraille; la terreur succéda, comme de coutume, à l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le fleuve pour se sauver à la nage; conservant le caractère de la férocité, on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs. Lorsque j'entrai le lendemain dans l'île, je trouvai une petite fille de sept à huit ans, à laquelle une couture faite avec autant de brutalité que de cruauté avait ôté tous les moyens de satisfaire au plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne fut qu'avec une contre opération et un bain que je sauvai la vie à cette malheureuse petite créature qui était tout à fait jolie. D'autres, d'un âge plus avancé, se montrèrent moins austères, et se choisirent elles-mêmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en quelques instants dispersée, ayant fait, relativement à ses moyens, une perte immense et irréparable.

Ils avaient pillé les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre d'années; en quelques heures ils se trouvèrent privés du présent et de l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligés d'aller demander asile à ceux chez lesquels ils avaient porté la guerre quelques jours auparavant. L'évacuation des magasins situés dans la grande île occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce temps à faire les dessins des rochers et des antiquités qui s'y trouvent.

Description des Ruines de Philae.