Ces ruines consistent en un petit sanctuaire, précédé d'un portique de quatre colonnes, avec des chapiteaux très élégants, auquel on avait ajouté postérieurement un autre portique qui tenait sans doute à la circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillée avec plus de soin, était beaucoup plus décorée; l'usage qu'en a fait la catholicité en a dénaturé le caractère, en ajoutant des arcs aux formés carrées des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St. Antoine ou de St. Paul, hermite.

Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'étais possesseur de sept à huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout je n'avais point à mes côtés de ces curieux impatients qui croient toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le départ, point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant à mon aise, je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle est couverte.

J'étais à mon sixième voyage à Philae; j'avais employé les cinq premiers à faire les vues du dehors et des environs.

Cette fois-ci, qui était la première où je touchais au sol de l'île, je commençai d'abord par parcourir tout son intérieur, pour prendre connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idée générale, une espèce de carte topographique, contenant l'île, le cours du fleuve, et les particularités adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe de monuments avait été construit à des époques différentes, par diverses nations, et avait appartenu à divers cultes, enfin que la réunion de ces édifices, dont chacun était régulier, offrait un ensemble irrégulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis à différentes époques, on avait respecté les uns dans la construction des autres, ce qui avait nui à la régularité de l'ensemble. Une partie des augmentations n'avait été faite que pour raccorder ce qui avait été construit antérieurement, sauvant le plus adroitement possible les fausses équerres et les irrégularités générales. Cette espèce de confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans le plan, produit dans l'élévation des effets pittoresques que ne peut avoir la rectitude géométral, multiplie les objets, forme des groupes, et offre à l'oeil plus de richesse que la froide symétrie. Je pus me convaincre là de ce que j'avais déjà remarqué à Tintyra et à Thèbes, que le système de construction était d'élever des masses, dans lesquelles on travaillait pendant des siècles aux détails de la décoration, à commencer par les lignes architecturales, passant ensuite à la sculpture des figures hiéroglyphiques, et enfin aux stucs et à la peinture. Toutes ces différentes époques dans les travaux sont très sensibles ici, où il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute antiquité; une partie des constructions qui servaient à rattacher les divers monuments n'avait été ni ragréée, ni sculptée, ni même achevée de bâtir; le grand et magnifique monument carré long est de ce nombre: il serait difficile d'assigner un usage à cet édifice, si les détails des ornements représentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait encore être un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui ne sont engagées que jusqu'à la moitié de leur hauteur, ne portent qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'était ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa longueur. Élevé sans doute à la dernière époque de la puissance Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière pureté; les chapiteaux y sont d'une beauté et d'une exécution admirables, les volutes et les feuilles, fouillées comme au beau temps de la Grèce, symétriquement diversifiés comme à Apollinopolis, c'est-à-dire, variés entre eux et semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis à la même parallèle.

Je n'eus pas peu de peine à déblayer dans mon imagination ces longues galeries encombrées de ruines, à suivre les lignes des quais, à relever les sphinx et les obélisques, à rattacher les communications des rampes et des escaliers: attiré par les peintures, par les sculptures, j'étais assailli à la fois par tous les genres de curiosité, et, dans la crainte de faire partager mes erreurs à ceux auxquels je me proposais de rendre compte de mes sensations et de mes opérations, j'aurais désiré pouvoir tracer sur mon plan l'état des ruines et le mélange des décombres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand nombre de sanctuaires si rapprochés et si distincts? étaient-ils consacrés à différentes divinités? étaient-ce des chapelles votives, ou des lieux de station pour les cérémonies du culte? Les sanctuaires les plus secrets contenaient encore de plus mystérieux sanctuaires, des temples monolithes, qui étaient des tabernacles qui contenaient ce qu'il y avait de plus précieux, ce qu'il avait de plus sacré, et peut-être même l'oiseau sacré qui représentait le dieu du temple, l'épervier, par exemple, qui était l'emblème du soleil, auquel précisément ce temple était consacré. Sous le même portique étaient peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des théories des éléments, et sur les murs, des cérémonies religieuses, des images des prêtres et des dieux; à côté des portes, les portraits gigantesque de quelques souverains, ou des figures emblématiques de la force et de la puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblés. Sont-ce des sujets rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette dernière opinion, parce que les figures représentant des Égyptiens n'ont jamais de longs cheveux.

Outre cette grande enceinte, où ce nombre de temples était rattaché et groupé par les logements des prêtres, il y avait deux temples isolés; le grand, dont j'ai déjà parlé, et un second, le plus joli que l'on puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes d'un ménage, qui me sembla être celui de Joseph et Marie, et me fit venir en pensée le tableau d'une fuite en Égypte du style le plus vrai et le plus intéressant. Si jamais on voulait transporter un temple d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre toutes les possibilités par la petitesse de sa dimension, il donnerait un témoignage palpable de la noble simplicité de l'architecture Égyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non l'étendue fait la majesté d'un édifice.

Outre les monuments Égyptiens, on trouve au sud-est de l'île des ruines Grecques ou Romaines, qui m'ont paru être les restes d'un petit port, et d'une douane, dont le mur de la façade est décoré de pilastres et d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et les monuments Égyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une église Catholique, construite de fragments antiques, mêlés de croix et d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicité paraît n'avoir jamais été assez opulente dans ces contrées pour séparer tout à fait son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir établi ses saints à travers les divinités Égyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S. Paul à côté de la déesse Isis, et déguisé Osiris en S. Athanase; lorsqu'elle a quitté les temples, elle les a dégradés emportant les pierres toutes façonnées pour en bâtir ses églises.

Que d'objets à questionner! et le temps s'écoulait; j'aurais voulu retenir le soleil: j'avais employé bien des heures à observer, je me mis à dessiner, à mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des magasins, je ne pouvais plus espérer de revenir à Philae: ce n'étaient pas ici mes bonnes gens de l'Éléphantine, et les troupes avaient été déjà trop fatiguées du siège de cette petite île. Je la quittai les yeux fatigués de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y étaient attachés; j'en partis a la nuit fermée, chargé de mon butin, et de ma petite fille, que je remis au cheikh d'Éléphantine, qui la rendit à ses parents.

On avait eu le projet de mettre Syene en état de défense: l'ingénieur Garbé avait choisi pour élever un fort une plate forme sur une éminence, au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'où on découvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches, marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient déjà habité le même lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultés, ou les surmonta toutes. Chaque individu était taxé à deux voyages par jour pour le transport des matériaux; beaucoup avaient peine à se porter eux-mêmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions furent tracés, et les travaux conduits avec une telle célérité, qu'en peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en même temps l'on bastionna et crénela une fabrique Romaine, bien bâtie et assez bien conservée, qui avait été un bain, et qui, par sa situation, avait le double avantage de protéger le cours du fleuve.

Le terme de la marche des Français en Égypte fut inscrit sur un rocher de granit au-delà des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une reconnaissance qui était portée dans le désert de la rive gauche, pour aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent de cénobites; après une heure de marche nous découvrîmes ce monument dans une petite vallée, entourée de roches décrépites, et des sables que produit leur décomposition. Le détachement, en poursuivant sa route, me laissa à mes recherches dans ce lieu.