À peine le détachement fut-il parti que je fus épouvanté de mon isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongé que faisaient mes pas sous leurs tristes voûtes était peut-être le seul qui depuis plusieurs siècles en eût troublé le silence. Les cellules des moines ressemblaient aux cases des animaux d'une ménagerie; un carré de sept pieds n'était éclairé que par une lucarne à six de hauteur: ce raffinement d'austérité ne dérobait cependant aux reclus que la vue d'une vaste étendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une immense lumière aussi triste et plus atténuante que la nuit, et qui les eût pénétrés peut-être encore davantage du sentiment affligeant de leur solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant d'armoire étaient tout ce que l'art avait ajouté au lissé des quatre murailles: un tour placé à côté de la porte prouve encore que c'était isolément que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques sentences tronquées, écrites sur les murs, attestent seules que des humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les êtres qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les a encore frustrés. Je me les peignais expirants et voulant dire quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. Oppressé du sentiment que m'inspirait cette suite de mélancoliques objets, je courus chercher l'espace dans la cour: entourée de hautes murailles crénelées, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste, succédé à l'horreur du silence; que cet édifice, enlevé aux cénobites qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait à diverses époques servi de retraite à des partis vaincus, ou de poste avancé à des partis vainqueurs. Les différents caractères de sa construction peuvent encore servir d'époques à l'histoire de ce monument: commencé dans les premiers siècles de la catholicité, tout ce qui a été construit par elle conserve encore de la grandeur et de la magnificence; ce que la guerre y a ajouté à été fait à la hâte, et se trouve plus ruiné que les premières constructions. Dans la cour une petite église bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postérieur en reprendre possession; enfin une dévastation plus récente laisse penser qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a été rendu tout à fait à l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamné.
Le détachement qui m'y avait laissé vint me reprendre; et il me sembla en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste lieu en attendant le détachement. À l'égard des carrières que je trouvai près de là, ce ne sont point celles où se taillaient les obélisques; les obélisques sont toujours de granit; les roches de granit sont éloignées de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinées, sur lesquelles on faisait glisser les masses, qui étaient ainsi conduites au fleuve pour y être embarquées et servir à la fabrication des différents édifices.
Nous apprîmes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous à Démiet avaient pris le désert de droite, et étaient descendus pour aller rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait rassemblé tout ce que le pays supérieur pouvait lui fournir de vivres, et qu'il rétrogradait par le désert de gauche, ne laissant derrière lui que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks. N'ayant plus rien à faire à Syene, nous en partîmes le 25 Février: j'y serais resté volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redouté d'y voir arriver les vents brûlants du printemps: j'en avais déjà éprouvé douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier avaient enflammé l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule; ensuite avait succédé un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il m'avait donné la fièvre. Espérant me reposer, je me mis sur les barques; elles devaient marcher à la même hauteur que les troupes qui reprenaient la route que j'avais déjà faite; et j'espérai par celle du fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais laissées à gauche en montant.
À peine embarqué, j'éprouvai tous les inconvénients de cette manière de voyager; le vent, l'impossibilité de faire manoeuvrer les gens du pays, les cris vains de nos Provençaux, tout se réunissait pour notre supplice. Embarqués le 25, nous n'arrivâmes que le 27 à Com Ombos, au moment où le vent devenait favorable pour passer outre: on était trop pressé d'en profiter pour que j'osasse proposer de mettre une heure à terre; je n'eus que le temps d'observer un instant, et de faire bien vite une esquisse du site et de la position avantageuse des monuments. L'antique Ombos, où était révéré le crocodile, s'appelle encore Com Ombos (montagne d'Ombos); elle est effectivement posée sur une éminence qui domine le pays, et s'avance jusque sur le bord du fleuve. Si tous les fragments qu'on y voit encore appartenaient, comme il paraît, à un seul édifice, il était immense. Au centre, est un grand portique en colonnes à chapiteaux évasés, de la plus grande proportion: à la partie sud, une porte est conservée dans son entier; elle tenait à un mur de circonvallation qui est détruit: à l'ouest et sur le bord du Nil, s'élevait un môle énorme, ruiné à présent dans sa partie supérieure; les débordements du fleuve en ont déchaussé des fondations de quarante pieds de profondeur, elles étaient construites avec la même solidité et la même magnificence que ce qui servait de décoration. Au nord, dans la même direction, on voit les restes d'un temple ou galerie, de proportion plus petite, avec des colonnes à chapiteaux à tête. Dans l'espace entre ces deux derniers édifices était un parapet en pierres de taille, qui laissait voir le grand temple au milieu, et devait produire un effet aussi théâtral que magnifique. Il est bien prouvé que les Égyptiens tentaient plus au grandiose, même à l'effet pittoresque, qu'à la régularité symétrique; ils la remplaçaient par de belles masses, par de la richesse, par de grands partis, et par des effets imposants. Avaient-ils tort? c'est une grande question. Quoi qu'il en soit, et quel que fût le reste de ce qui composait la ville antique d'Ombos, elle ne pouvait offrir qu'un aspect très majestueux, puisque dans l'état de dégradation où elle est, et malgré les méchantes huttes dont ces monuments sont encombrés, ses formes offrent encore le tableau de ruine le plus magique qu'il fût possible d'imaginer.
Le lendemain je fus plus heureux; nous engravâmes vis-à-vis les grandes carrières de grès, taillées dans les montagnes qui aboutissent au Nil des deux côté de ce fleuve; ce lieu est appelé Gebel Silsilis, il est situé entre Etfu et Ombos: le grès de ces carrières, étant d'un grain égal et d'une masse entière; on pouvait y couper les quartiers de la grandeur dont on avait besoin qu'ils fussent; c'est sans doute à la beauté et à l'égalité de cette matière que l'on doit la grandeur et la conservation des monuments qui font après tant de siècles l'objet de notre admiration. Aux immenses excavations et à la quantité de débris que l'on voit encore dans ces carrières on peut juger que les travaux en ont été suivis pendant des milliers d'années, et qu'elles ont pu fournir les matériaux employés à la plus grande partie des monuments de l'Égypte: l'éloignement ne devait effectivement apporter aucun obstacle à l'exploitation de ces carrières, puisque le Nil dans ses accroissements venait tout naturellement soulever et conduire à leur destination les batardeaux chargés dans l'autre saison des masses à transporter.
La manie monumentale des Égyptiens se manifeste de toutes parts dans ces carrières; après avoir fourni à l'érection des temples, elles étaient elles-mêmes consacrées par des monuments: les carrières mêmes étaient décorées par des temples. Sur la rive du Nil, on trouve des portiques avec des colonnes, des entablements, et des corniches couvertes d'hiéroglyphes taillés et pris dans la masse, et un grand nombre de tombeaux creusés aussi dans le rocher; ces tombeaux sont encore très curieux, quoique tous fouillés et méchamment défigurés.
Dans ce tombeau et dans nombre de plus petits qui sont auprès on trouve, dans de petites chambres particulières, de grandes figures assises; ces chambres sont ornées d'hiéroglyphes tracés sur la roche, et terminés en stuc, colorié, représentant toujours des offrandes de pains, de fruits, de liqueurs, de volailles, etc. Les plafonds, aussi en stuc sont ornés d'enroulements peints et d'un goût exquis; le sol est entaillé de plusieurs tombes de dimension juste, et de la même forme que les caisses des momies, et en même nombre que les figures sculptées: celles qui représentent des hommes ont de petites barbes carrées, avec des coiffures pendantes derrière les épaules; celles des femmes ont les mêmes coiffures, mais pendantes en avant sur leurs gorges nues.
Ces dernières ont d'ordinaire un bras passé sous celui de la figure qui est près d'elles, de l'autre elles tiennent une fleur de lotus, plante de l'Achéron, emblème de la mort. Les tombeaux où il n'y a qu'une figure sont apparemment ceux des hommes morts célibataires; ceux où il y en a trois, étaient peut-être des maris qui avaient eu deux femmes à la fois, ou l'une après l'autre; peut-être aussi lorsque deux frères mariés tous deux ne s'étaient fait préparer qu'un tombeau, se faisaient-ils représenter ensemble. L'ouverture toujours brisée de ces tombeaux ne m'a pas laissé observer comment ces monuments s'ouvraient ou se fermaient; ce que j'ai pu distinguer dans les parties restantes, c'est que les portes sont toutes décorées d'un chambranle, couvert d'hiéroglyphes, surmonté d'un couronnement à gorge formant une corniche, et d'un entablement sur lequel est toujours sculpté un globe ailé.
Sur le côté des portes j'ai rencontré plusieurs fois la figure d'une femme dans l'attitude de la douleur; c'était peut-être celle d'une veuve qui avait survécu à son époux: j'en ai dessiné une.
Le choix de ce site pour placer des tombeaux prouve que de tout temps, en Égypte, le silence du désert a été l'asile de la mort, puisqu'aujourd'hui encore, pour trouver un sol perpétuellement sec et conservateur, les Égyptiens portent leurs morts dans le désert, jusqu'à trois lieues de leur habitation, et vont cependant chaque semaine faire des prières sur leurs sépultures. À peine eus-je dessiné ce qui était le plus intéressant dans ces carrières que le vent nous rappela à bord.