En nous rapprochant d'Esné nous retrouvâmes des crocodiles: on n'en voit point à Syène, et ils reparaissent au-dessus des cataractes; il semble qu'ils affectent de préférence certains parages, et particulièrement depuis Tintyra jusqu'à Ombos, et que le lieu où ils sont le plus abondants, c'est près d'Hermontis. Nous en vîmes trois ici, dont un, beaucoup plus gros que les deux autres, avait au moins vingt-cinq pieds de long; ils étaient tous trois endormis: nous en approchâmes jusqu'à vingt pas; nous eûmes tout le temps de distinguer leur triste allure; ils ressemblaient à des canons sur leurs affûts. Je tirai sur le plus gros avec une charge et un fusil de munition; la balle frappa et glissa sur les écailles; il fit un saut de dix pieds de longueur, et se perdit dans le Nil.
À quatre lieues avant Esné je vis un quai revêtu, sur le bord du Nil; à cent toises de là, une porte pyramidale fort détruite, et six colonnes du portique et de la galerie d'un temple, qui doit être celui de Chnubis. Nous avions bon vent: demander une demi-heure eût été un crime de lèse service militaire; il fallut prendre en passant une petite vue pittoresque, que j'ai recommencée depuis d'une manière un peu moins incommode.
À une demi lieue plus bas, nous trouvâmes quatre autres crocodiles.
À la pointe du jour, nous arrivâmes à Esné. En abordant, nous entendîmes battre un rassemblement: j'avais déjà bien assez de la marine: je me sauvai plutôt que je ne descendis du bateau, et dix minutes après avoir mis pied à terre j'étais déjà à cheval tournant le dos à Apollinopolis et à Latopolis, auxquelles j'avais bien encore quelques questions à faire: mais tel était le sort de la guerre; et je devais me compter bien heureux que l'opiniâtre de Mourat-bey m'eût fait voir Syene. Il avait fallu pour cela que, sans autre plan qu'une constante obstination, il eût suivi chaque jour, l'impulsion du moment et de la circonstance.
La coalition des beys était déjà rompue; Soliman était resté à Déir; Assan, avec quarante Mamelouks, s'était séparé de Mourat à la hauteur d'Esné, et était remonté à Etfu; tous les cheikhs de gauche devaient se séparer plus bas: et Mourat, seul avec ses trois cent Mamelouks, devait descendre jusqu'au-delà de Siouth; mais rencontré à Souhama, au-dessous de Girgé, par le général Friand, qui avait détruit tous les rassemblements qu'il avait formés, il prit la route d'Élouah, l'une des Oasis, où il alla attendre ce que le sort ordonnerait de lui et de nous. Il y avait eu deux affaires entre les Mekkains et la division du général Friand, sur la rive gauche entre Thèbes et Kous; six cents de ces aventuriers y avaient péri: on attendait, disait-on, le shérif de la Mekke lui-même, qui, avec six mille des siens, devait se joindre aux huit à neuf cents qui restaient de la première croisade.
Le 4 Mars, au matin, nous arrivâmes à Hermontis; nous nous y arrêtâmes pour attendre des nouvelles des Mamelouks, des Mekkains, et du reste de notre armée, disséminée dans ce moment sur nombre de points.
Réduit au temple dont j'avais déjà fait la vue, j'allai de nouveau en questionner les hiéroglyphes, et dessiner tout ce qui me paraissait plus utile à présenter aux observations des curieux et des savants.
Je fus dans le cas de mieux observer l'emplacement de la ville antique, qui avait eu une circonvallation et possédé plusieurs temples. Mais toujours des temples! pas un édifice public, pas une maison qui eût eu assez de consistance pour résister au temps, pas un palais de roi! qu'était donc la nation? qu'étaient donc les souverains? Il me semble que la première était composée d'esclaves; les seconds, de pieux capitaines; et les prêtres, d'humbles et hypocrites despotes, cachant leur tyrannie à l'ombre d'un vain monarque, possédant toutes les sciences et les enveloppant de l'emblème et du mystère, pour mettre ainsi une barrière entre eux et le peuple. Le roi était servi par des prêtres, conseillé par des prêtres, nourri par eux; prêché par eux; chaque matin, après l'avoir habillé, ils lui lisaient les devoirs du souverain envers son peuple, envers sa religion; ils le menaient au temple; le reste du jour, comme le doge de Venise, il n'était jamais sans six conseillers, qui étaient encore six prêtres. Avec de telles précautions il ne pouvait peut-être pas y avoir de mauvais rois; mais qu'y gagnait le peuple, si les prêtres les remplaçaient? Les deux seuls souverains qui, selon l'histoire, aient osé secouer le joug, qui fermèrent les temples pendant trente ans, Chephrènes et Chéops, furent regardés et consignés dans les annales que les prêtres écrivaient, comme des princes rebelles et impies.
Le palais des cent chambres, le seul palais cité dans l'histoire de l'Égypte, fut l'ouvrage d'une nouvelle forme de gouvernement où les prêtres ne pouvaient avoir la même influence. Ces fameux canaux, dont l'histoire nous parle si fastueusement, n'ont conservé aucune magnificence, aucune digue, aucune écluse, aucun empellement: ce que j'ai rencontré d'épaulements et de quais sur le bord du Nil sont de petits ouvrages en comparaison de ces temples colossales et immortels dont les circonvallations occupaient une grande partie de l'emplacement des villes. Les Jésuites du Paraguay auraient peut-être pu nous donner le secret ou l'exemple du système de cette domination théocratique; et, dans ce cas, je ne verrais dans ce riche pays de l'Égypte qu'un gouvernement mystérieux et sombre, des rois faibles, un peuple triste et malheureux.
Le 6, nous nous mîmes en route pour aller à la rencontre d'Osman bey, que l'on disait devoir passer le Nil à Kéné. J'eus la douleur de traverser l'emplacement de Thèbes, et d'y éprouver encore plus de privations que la première fois: sans mesurer une colonne, sans dessiner une vue, sans approcher d'un seul monument, nous suivîmes les bords du Nil, également éloignés des temples de Médinet-a-Bou, du Memnonium, des temples de Kournou, que je laissais à ma gauche, des temples de Louxor et de Karnak, que je laissais à ma droite; des temples! encore des temples! toujours des temples! et pas un vestige de ces cent portes si vaines et si fameuses, point de murailles, point de quais ni de ponts, point de thermes, point de théâtres, pas un édifice d'utilité ou de commodité publique: j'observais avec soin, je cherchais même, et je ne voyais que des temples, des murailles couvertes d'emblèmes obscurs, d'hiéroglyphes qui attestaient l'ascendant des prêtres qui semblaient dominer encore sur toutes ces ruines, et dont l'empire obsédait encore mon imagination.