Quatre villages et autant de hameaux, au milieu de vastes champs, remplacent maintenant cette ville incompréhensible, comme quelques rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre célèbre par la majesté de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant à regret ce sol fameux, nous fîmes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier de la Nécropolis, où je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous disputèrent encore une fois l'entrée des tombeaux, devenus leur asile; il eût fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion: nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous fîmes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour dessiner le désert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis à Osman bey, nous attendaient retranchés à Benhoute, à trois lieues en avant de Kéné; qu'ils avaient du canon, et étaient résolus à faire la guerre et à tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrêté plusieurs de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, où beaucoup de paysans et de Mekkains avaient été tués, les Français avaient succombé sous le nombre et avaient été tous massacrés. Nous vînmes coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous vîmes, à n'en pouvoir douter, que nous étions observés de l'autre rive; à chaque instant des cavaliers armés arrivaient et repartaient: nous fîmes une marche rétrograde pour rencontrer notre convoi, que nous rejoignîmes bientôt; tout le reste de la journée fut employé à notre passage, que nous effectuâmes à él-Kamontéh. Le 8 Mars, nous nous mîmes en marche; à notre arrivée à Kous on nous confirma le récit de la veille.

Kous, placé à l'entrée de l'embouchure du désert qui conduit à Bérénice et à Cosséir, a encore quelque apparence du côté du sud; ses immenses plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire paraître délicieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux voyageurs altérés qui viennent de traverser le désert; elle a succédé à Copthos par son commerce et par sa catholicité: car les Copthes en sont encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire. Je fus frappé de l'intérêt sincère du cheikh, qui, croyant que nous marchions à une mort assurée, nous donna les avis les plus circonstanciés, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prévint avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta les larmes aux yeux. Desaix avait été huit jours à Kous; il avait beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intérêt que l'on nous témoignait était un résultat bien naturel de l'idée avantageuse qu'il avait donnée de son caractère loyal et communicatif, de cette équité douce et constante qui lui valut dans la suite le surnom de juste, le plus beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un étranger arrivé dans un pays pour y porter la guerre.

Nous ne concevions rien à ces barques, à ce combat; nous étions bien éloignés de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous n'étions plus qu'à quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir dépassé Kous nous vîmes à notre droite, au pied du désert, les ruines de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient; on ne reconnaît son ancienne splendeur qu'à la hauteur de la montagne de décombres dont elle est entourée, et qui indique encore combien était grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est à présent aussi sèche et aussi déshabitée que le désert sur le bord duquel elle est située.

À peine avions-nous dépassé Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi était en marche: nous fîmes halte, et après un léger repas nous nous remîmes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientôt ses drapeaux; leur développement occupait une ligne de plus d'une lieue: nous continuâmes à marcher dans l'ordre que nous avions pris, c'est-à-dire, en bataillon carré, flanqué d'une seule pièce de canon de trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui va toucher une ligne: nous entendîmes bientôt des cris, et nous nous rencontrâmes à un village que l'extrémité de leur développement était venue occuper; on détacha des tirailleurs qui au même instant se trouvèrent mêlés corps à corps avec eux: malgré quelques décharges efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur dévouement suppléaient chez eux à la pénurie des armes.

Après que cet avant poste eut été détruit plutôt que repoussé, on trouva plus de résistance dans les villages, où les murailles et quelques armes à feu leur donnaient quelque égalité dans le combat; nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village à un quart de lieue plus loin: à cet instant, les Mamelouks commentèrent à parader, et à paraître vouloir charger notre droite pour faire diversion à l'avantage que nous prenions sur leur coalisé; nous marchâmes droit à eux, sans cesser ni même affaiblir le combat que les chasseurs livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon nous délivrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si le nombre de ces derniers et leur bravoure détacheraient assez de soldats du grand carré pour qu'il pût être attaqué avec avantage. Après avoir délogé l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans une petite plaine qui précédait Benhoute, où nous savions qu'était retranché le grand corps ennemi, et où s'étaient encore réunis tous ceux que nous avions déjà battus. Nous nous attendions bien à un combat sanglant; mais non à être canonnés par une batterie en ordre, qui nous envoyait tout à la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient à notre carré et même le dépassaient. La mort planait autour de moi; je la voyais à tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fûmes arrêtés, trois personnes furent tuées pendant que je leur parlais: je n'osais plus adresser la parole à personne; le dernier fut atteint par un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui déchira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les amputations.

Nous crûmes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affût n'avaient qu'une direction; mais nous ne fûmes pas peu surpris de voir leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour aller occuper la tête du village, et y maintenir le combat, tandis que les carabiniers et les chasseurs étaient allés tourner leur batterie et l'enlever à la baïonnette. Au moment où l'on battait la charge, les Mamelouks se précipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la batterie, ils firent un massacre général de ceux qui la servaient: les pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'étaient celles de l'Italie, barque amirale de notre flottille. Nous espérions qu'après cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la fuite de l'armée des Mekkains; une partie tint cependant encore assez longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la plus considérable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions troubler, parce que, toutes les fois que nous dépassions les lieux couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait donc marcher en ordre de bataille et toujours formés pour les recevoir. Il y avait déjà six heures que nous combattions sans relâche un ennemi inexpérimenté, mais brave, fanatique, et en nombre décuple, qui attaquait avec fureur et résistait avec obstination: il ne se repliait qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancé en détachements. Harassés, haletants de chaleur, nous nous arrêtâmes un instant pour prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je trouvai une cruche à l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour étancher l'ardeur dont j'étais dévoré.

Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance, parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat, se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks, et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher: mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée, et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert, étaient venus attaquer l'Italie et la flottille qu'elle commandait; qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils étaient encore très nombreux et très déterminés.

À la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche: construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la circonvallation. À neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation, et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse: un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds, avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré la certitude de la mort.

Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible; deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits à la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination, me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre; l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant à se dérober à la mort.

Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous nous battions.