Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels, faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations; nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.

Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous qu'à travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient; leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour, trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un de nos postes et passèrent. À la pointe du jour, on entra par les brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé, qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami; tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté, dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre; je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon qui le remplacera. Ô homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le métier le plus noble cache encore de si petites passions? Égoïste cruel, que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons nos regards vers le beau côté du métier.

Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner à ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes. Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux, demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille, nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte, mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens à cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour à rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie, munitions et ustensiles de guerre.

C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes, nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés, il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.

Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés à Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée. Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit; que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris de guerre, de sorties, et de décharges générales.

Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--Kéné.

Le 10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y restait des Mekkains, et où pouvait être le général Desaix; cette marche fût troublée par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant marcher, nous fûmes obligés de nous arrêter à un quart de lieue de ce fatal Benhouth de sinistre mémoire. Le lendemain, nous arrivâmes à Kéné à neuf heures du matin, où nous trouvâmes des lettres du général Desaix, qui ignorait les événements de la flotte et notre position. La ville était débarrassée d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de nous.

Kéné a succédé à Kous, comme Kous avait succédé à Copthos: sa situation a cet avantage qu'elle est immédiatement au débouché du désert, et sur le bord du Nil: elle n'a jamais été aussi florissante que les deux autres, parce qu'elle n'a existé que depuis que le commerce de l'Inde a été détourné et presque anéanti; soit par la découverte de la route du Cap de Bonne-Espérance, soit par la tyrannie du gouvernement Égyptien. Réduit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activité qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est à Kéné que s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la Haute-Égypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui est nécessaire pour la traversée du désert jusqu'à Cosséir, mais encore pour le voyage de Gedda, de Médine, et de la Mekke, et pour le retour; car ces villes n'ont pour territoire qu'un désert pierreux [6], où l'on n'existe qu'à force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la Mecque est restée un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et l'Europe, elle est aussi devenue un abîme dans lequel une population de cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure, et de toute l'Afrique.

Note 6:[ (retour) ] Le pain coûte à la Mekke de huit à dix sous la livre, ce qui est énorme en Orient.

Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Égypte ayant ruiné la caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'échange aux marchandises qu'ils avaient apportées à la Mekke, son commerce, qui depuis longtemps diminue, dût éprouver à cette dernière époque un échec peut-être irréparable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille machine se rompt, la machine s'écroule; il ne faut donc pas s'étonner si, d'intérêt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut organisée avec autant de rapidité, et apporta contre nous toute la rage qu'inspirent les passions les plus violentes.