Le 2 Avril, le général Desaix envoya chercher trois cents hommes de notre demi-brigade, et cinquante cavaliers de ceux qui étaient avec nous, afin de remplacer à Birambar ceux qu'il emmenait pour renforcer le poste de Kéné: nous avions appris le même jour par nos espions que les Mamelouks et les Mekkains avaient quitté la Kittah, et que leurs traces annonçaient qu'ils avaient descendu au nord pour aller déboucher à Kéné ou à Samata. Les dispositions étaient bien prises de ce côté pour les tenir dans le désert, ou les surprendre s'ils voulaient en sortir; mais toutes ces mesures furent déjouées par l'ardeur de nos soldats, et la confiance de leurs officiers: les éclaireurs du corps que le général Desaix conduisait à Kéné rencontrèrent l'arrière garde des Mamelouks, et les chargèrent. Le corps de cavalerie voulut soutenir les éclaireurs; mais s'étant imprudemment trop écarté de l'infanterie pour en être lui-même soutenu, il fut en quelques minutes chargé et sabré; deux chefs de bataillon payèrent de leur vie leur imprudence, vingt dragons furent tués: l'artillerie aurait été d'un grand secours, mais elle était trop en avant; les Mamelouks, qui craignaient de la voir revenir, continuèrent leur route, contents d'avoir échappé à nos embûches, d'avoir sauvé leur convoi, et confirmé à nos cavaliers qu'ils manoeuvraient plus rapidement et savaient mieux espadonner. Deux cents hommes d'infanterie et une pièce de canon eussent changé cette échauffourée en une victoire bien importante dans la détresse où se trouvaient les beys et les kiachefs; déjà dispersés et abandonnés par une partie de leurs Mamelouks: mais une négligente confiance, un défaut d'ensemble dans la marche, mirent un défaut d'ensemble dans l'attaque; les ordres de Desaix mal entendus et arrivés trop tard coûtèrent la vie à plusieurs braves officiers. Le chef de brigade Duplessis, militaire distingué, qui avait commandé dans l'Inde, et avait servi utilement et glorieusement sa patrie, atteint de l'inculpation de ne s'être jamais signalé dans la dernière guerre, en saisit avec fureur la première occasion; il oublie les ordres qu'il a reçus de se tenir sur une hauteur dans le poste inattaquable qu'il occupait; il se porte en avant, devance ceux qu'il commande, et se précipite de sa personne au milieu des ennemis; choisissant celui qui lui semble, le plus apparent, il pousse à lui: c'était Osman, le plus vaillant des beys; leurs deux chevaux se heurtent; celui de Duplessis s'accule: il saute sur sa selle, saisit Osman au corps, et l'étouffait dans ses bras; mais pendant cette lutte digne de l'ancienne chevalerie, le malheureux Duplessis, qui n'avait pas été suivi, se trouva environné, et fut percé d'un coup de lance sur le corps même de son adversaire: j'en ai fait le dessin d'après les détails qui m'ont été donnés depuis par un kiachef, tout à la fois spectateur et acteur de ce combat, et qui ne parlait qu'avec enthousiasme de l'intrépidité de notre officier.

Le combat de Birambar, quoiqu'imprudemment combiné, eut cependant des suites presque décisives pour la dissolution du reste de la coalition des beys: nous apprîmes par des espions envoyés sur le champ de bataille que de quatre morts, deux avaient de la barbe, par conséquent que c'étaient tout au moins des kiachefs: les Mamelouks ordinaires sont rasés; ce n'est qu'en recevant quelques dignités, et par conséquent la liberté, qu'il leur est permis de se marier et de se laisser croître la barbe. Nous apprîmes depuis que l'un d'eux était Mustapha, kiachef abou-diabe, c'est-à-dire, père de la barbe; chacun des beys et des kiachefs a un nom de guerre, soit sobriquet, soit titre honorable, qu'il change d'après les circonstances, et qui devient alternativement glorieux ou ridicule: nous sûmes aussi que Assan-bey avait reçu une balle au cou, et un coup de sabre au bras; qu'Osman bey eut presque tous les doigts coupés; que douze des plus braves de ses Mamelouks avaient été mis hors de combat; et, ce qui était encore plus important, c'est qu'après avoir eu l'avantage dans cette rencontre, la crainte de trouver l'infanterie dans leur route, et de perdre leur équipage, leur avait fait rebrousser chemin et les avait fait rentrer dans le désert. Nous apprîmes par ceux que nous avions envoyés à la Kittah, qu'ils y étaient revenus faire de l'eau, et avaient pris la route de Redisi, dirigeant leur marche sur la Haute Égypte. J'avoue que toutes les dispositions militaires qui me reportaient sur Thèbes et la rive droite du Nil me paraissaient les meilleures; aussi je crois que je fus le seul à me réjouir de l'ordre que nous reçûmes d'aller les atteindre, ou les pousser plus loin que Redisi. Nous partîmes de Nagadi, suivant le revers des montagnes, derrière lesquelles marchaient les Mamelouks: nous sûmes par quelques domestiques qui les avaient quittés à la Kittah, qu'ils étaient dans une détresse pitoyable, et qu'ils périraient tous, si dans trois jours ils n'atteignaient à Redisi.

Retour à Thèbes.

Nous arrivâmes vers midi sur le sol de Thèbes: nous vîmes à trois quarts de lieue du Nil les ruines d'un grand temple, dont aucun voyageur n'a parlé, et qui peut donner la mesure de l'immensité de cette ville, puisqu'à supposer que ce fut le dernier édifice de sa partie orientale, il se trouvé à plus de deux lieues et demie de Medinet-Abou, où est le temple le plus occidental. C'était la troisième fois que je traversais Thèbes; mais, comme si le sort eût arrêté que ce fût toujours en hâte que je verrais ce qui devait autant m'intéresser, je me bornai encore cette fois à tâcher de me rendre compte de ce que je voyais, et à noter ce que j'aurais à prendre à mon retour, si j'étais plus heureux. Je cherchais à démêler si à Thèbes les arts avaient eu des époques et une chronologie: s'il avait existé un palais en Égypte, ce devait être à Thèbes qu'il fallait en chercher les restes, puisque Thèbes en avait été la capitale; s'il y avait des époques dans les arts, les résultats de ses premiers essais devaient être aussi dans la capitale, le luxe et la magnificence ne s'éloignant que progressivement de ce premier point, puisqu'ils ne marchent qu'avec l'opulence et le superflu. Enfin nous arrivâmes à Karnak, village bâti dans une petite partie de l'emplacement d'un seul temple, qui, comme on l'a dit, a effectivement de tour une demi heure de marche: Hérodote, qui ne l'avait pas vu, a donné une juste idée de sa grandeur, et de sa magnificence; Diodore et Strabon, qui n'en virent que les ruines, semblent avoir donné la description de son état actuel; tous les voyageurs, qui tout naturellement ont dû paraître les copier, ont pris l'étendue des masses pour la mesure de la beauté, et, se laissant plutôt surprendre que charmer, en voyant la plus grande de toutes les ruines, n'ont pas osé leur préférer le temple d'Apollinopolis à Etfu, celui de Tintyra, et le seul portique d'Esné; il faut peut-être renvoyer les temples de Karnak et de Louxor au temps de Sésostris, où la fortune venait d'enfanter les arts en Égypte, et peut-être les montrait au monde pour la premier fois. L'orgueil d'élever des colosses fut la première pensée de l'opulence: on ne savait point encore que la perfection dans les arts donne à leurs productions une grandeur indépendante de la proportion; que la petite rotonde de Vicence est un plus bel édifice que S. Pierre de Rome; que l'École de chirurgie de Paris est aussi grandiose que le Panthéon de la même ville; qu'un camée peut être préférable à une statue colossale. C'est donc la somptuosité des Égyptiens qu'il faut voir à Karnak, où sont entassés, non seulement des carrières, mais des montagnes façonnées avec des proportions massives, une exécution molle dans le trait, et grossière dans l'appareil, des bas reliefs barbares, des hiéroglyphes sans goût et sans couleurs dans la manière dont la sculpture en est fouillée. Il n'y a de sublime pour la dimension et la perfection du travail que les obélisques, et quelques parements des portes extérieures, qui sont d'une pureté vraiment admirable; si les Égyptiens dans le reste de cet édifice nous paraissent des géants, dans cette dernière production ce sont des génies: aussi suis-je persuadé que ces sublimes embellissements ont été postérieurement ajoutés à ces colossales monuments. On ne peut nier que le plan du temple de Karnak ne soit noble et grand; mais l'art des beaux plans a toujours devancé en architecture celui de la belle exécution des détails, et lui a toujours survécu plusieurs siècles après sa corruption, comme l'attestent à la fois les monuments de Thèbes comparés à ceux d'Esné et de Tintyra, et les édifices du règne de Dioclétien comparés à ceux du temps d'Auguste.

Il faut ajouter aux descriptions connues de ce grand édifice de Karnak que ce n'était encore qu'un temple, et que ce ne pouvait être autre chose; que tout ce qui y existe est relatif à un très petit sanctuaire, et avait été ainsi disposé pour inspirer la vénération dont il était l'objet, et en faire une espèce de tabernacle. À la vue de l'ensemble de toute cette ruine l'imagination est fatiguée de la seule pensée de le décrire: étant dans l'impossibilité d'en faire un plan, j'en traçai seulement une image pour m'assurer un jour que ce que j'avais vu existait; il faut que le lecteur jette les yeux sur cette esquisse, et qu'il se dise que des cent colonnes du seul portique de ce temple, les plus petites ont sept pieds de diamètre, et les plus grandes en ont onze; que l'enceinte de sa circonvallation contenait des lacs et des montagnes; que des avenues de sphinx amenaient aux portes de cette circonvallation; enfin que, pour prendre une idée vraie de tant de magnificence, il faut croire rêver en lisant, parce que l'on croit rêver en voyant: mais en même temps il faut se dire relativement à l'état présent de cet édifice que sa destruction défigure une grande partie de son ensemble; tous les sphinx sont tronqués méchamment: fatiguée de détruire, la barbarie en a cependant négligé quelques-uns; ce qui a pu faire voir qu'il y en avait qui étaient à tête de femme, d'autres à tête de lion, de bélier, et de taureau: l'avenue qui se dirigeait de Karnak à Louxor était de cette dernière espèce; cet espace, qui est d'à peu près une demi lieue, offre une suite continuelle de ces figures parsemées à droite et à gauche, d'arrachements de murs en pierres, de petites colonnes, et de fragments de statues. Ce point étant le centre de la ville, le quartier le plus avantageusement situé, on doit croire que c'était-là qu'était le palais des grands ou des rois; mais si quelques vestiges peuvent le faire présumer, aucune magnificence ne le prouve.

Louxor, le plus beau village des environs, est aussi bâti sur l'emplacement, et à travers les ruines d'un temple moins grand que celui de Karnak, mais plus conservé, le temps n'ayant point écrasé les masses de leur propre poids. Ce qu'il y a de plus colossal ce sont quatorze colonnes de dix pieds de diamètre, et, à sa première porte, deux figures en granit enterrées jusqu'à la moitié des bras, devant lesquelles sont les deux plus grands obélisques connus et les mieux conservés. Il est sans doute glorieux pour les fastes de Thèbes que la plus grande et la plus riche des républiques ne se soit pas crue assez de superflu, non pour faire tailler, mais seulement pour tenter de transporter ces deux monuments, qui ne sont qu'un fragment d'un seul des nombreux édifices de cette étonnante ville.

Une particularité du temple de Louxor, c'est qu'un quai, revêtu avec un épaulement, garantissait la partie orientale qui avoisinait le fleuve, des dégradations qu'auraient pu y causer les débordements: cet épaulement, réparé et augmenté en briques dans un temps postérieur, prouve que le lit du fleuve n'a jamais changé, et la conservation de cet édifice, que le Nil n'a jamais été bordé d'autres quais, puisque dans toutes les autres parties de la ville on ne trouve pas d'autres vestiges de cette espèce de construction.

Je fis, malgré l'ardeur excessive d'un soleil du midi, un dessin de la porte du temple, qui est devenue celle du village de Louxor; rien de plus grand et de plus simple que le peu d'objets qui composent cette entrée; aucune ville connue n'est annoncée aussi fastueusement que ce misérable village, composé de deux à trois mille habitants, nichés sur les combles ou tapis sous les plates-formes de ce temple, sans cependant que cela lui donne l'air d'être habité.

Pendant que je dessinais, notre cavalerie était aux prises avec quelques Mamelouks égarés, dont ils tuèrent deux, et prirent les armes et les chevaux de ceux qui trouvèrent leur salut en gagnant l'autre rive à la nage.

Nous partîmes à deux heures, et arrivâmes à Salamiéh après treize heures de route, comme si ce nombre d'heures de marche eût été un règlement pour toutes les journées où nous avions Thèbes à traverser. Le lendemain nous rentrâmes dans le désert, et arrivâmes d'assez bonne heure devant Esné. Le jour d'après, en nous mettant en route, nous trouvâmes un petit temple très fruste, mais cependant très pittoresque, et remarquable par son plan, et par quelques uns de ses détails: il est composé d'un portique de quatre colonnes de face, de deux pilastres, et de deux colonnes de profondeur; le sanctuaire au milieu, et deux pièces latérales, dont celle de droite est détruite; dans le portique il y a une porte prise dans l'épaisseur du mur latéral de droite, dont l'usage ne pouvait être que celui d'un petit sanctuaire à déposer les offrandes. Une autre singularité dans l'élévation de l'édifice, c'est que les chapiteaux des deux colonnes du milieu du portique sont avec des têtes en relief, et que les deux autres sont à chapiteaux évasés: cet édifice est un des plus frustes que j'aie vus en Égypte: cette grande dégradation tient sans doute à la nature du grès dont il est construit; les accessoires sont mieux conservés que dans les autres temples, ce que l'on doit attribuer sans doute à l'emploi d'une meilleure nature de brique; on y peut reconnaître assez distinctement la circonvallation du temple, dans laquelle étaient contenus les logements des prêtres; toute cette enceinte était un peu élevée au-dessus de la très petite ville de Contra Latopolis, qui était bâtie à l'entour de ce monument. Il semble qu'il était d'usage que toutes les grandes villes bâties sur le bord du Nil eussent à l'autre rive un autre petite ville ou port, et peut-être cette autre ville était située ainsi pour la commodité du commerce. À peine faisait-il jour, la troupe défilait; je n'eus le temps de faire que très rapidement le dessin que je viens de décrire; je regrettai de n'avoir pas celui d'étudier mieux les détails du plan et des fabriques accessoires au temple.