Nous continuâmes de longer la montagne: à cette hauteur la partie droite de l'Égypte est si étroite, qu'à deux reprises la chaîne s'approche jusqu'au Nil; notre artillerie eut de la peine à passer, ce qui nous fit perdre une partie considérable de la journée: au-delà de ces passages les rochers changèrent de nature; nous trouvâmes les carrières de grès d'où sans doute sont sortis la ville et les temples de Chénubis, où nous arrivâmes une heure après. À un quart de lieue en avant de cette ville sont deux tombeaux taillés dans le rocher, et un petit sanctuaire, entouré d'une galerie, avec un portique: ce monument était isolé, et placé là comme les chapelles que la catholicité a dans les campagnes; j'en fis à la hâte un petit dessin, et courus au galop en faire un autre du temple ou des temples de Chénubis: car les ruines que l'on trouve dans cette ville sont si morcelées, et dans des proportions si différentes entre elles, qu'il est très difficile de se rendre compte de ce qu'en pouvait être le plan. Ce qu'il y a de plus considérable et de plus élevé sont six colonnes, dont trois à chapiteaux que je nommerai à renflement, parallèles à trois autres à chapiteaux évasés, unis par un entablement, ainsi que j'avais pu le distinguer en passant sur la barque: je pus voir de plus près qu'elles n'étaient pas bâties du même temps; que celles à chapiteaux évasés n'avaient jamais été finies, et avaient été ajoutées en galerie aux premières. Devant ce fragment, au sud, on voit les soubassements d'un portique, que l'on reconnaît aussi n'avoir pas été achevé; toujours au sud est un morceau de granit qui paraît être les restes d'une statue colossale: à la partie orientale était une pièce d'eau, revêtue et décorée à son pourtour d'une galerie en colonnes: dans la partie occidentale de la ville, on voit encore la porte d'un sanctuaire, et deux fragments, de proportion très petite, dont il est difficile de se rendre compte; en avant du tout était un revêtissement en forme de quai, sur le Nil. Parmi ces ruines d'architecture on en trouve aussi quelques unes de sculpture, entre autres celles d'un groupe de deux figures accouplées, de trois pieds de proportion, dont les têtes ont été brisées. Ce que Chénubis a de plus particulier, c'est une enceinte de muraille, bâtie en brique non cuite; cette muraille, de forme conique, a plus de vingt cinq pieds d'épaisseur à sa base: cet ouvrage extraordinaire existe encore en grande partie dans son entier. Est-ce un ouvrage Arabe? l'histoire n'en fait mention nulle part; d'ailleurs il n'y a aucuns débris ni décombres de fabriques Arabes dans l'enceinte de Chénubis: si c'était un ouvrage de la haute antiquité, il nous apprendrait qu'il n'est pas besoin de faire jamais de fortification d'une autre espèce en Égypte, excepté pour les chambranles et embrasures, et toutes les parties où il y a fatigues de mouvement. Ici toutes les grandes masses ont complètement résisté au temps, et pourraient encore servir de défense.
Après avoir fait à toutes voiles un dessin de Chénubis en descendant le fleuve en barque, il m'en fallut faire à toute bride un autre en remontant par terre, maudissant la guerre, les guerriers, et l'importance de leurs opérations, qui me faisaient toujours tout quitter pour courir en vain après des gens qui faisaient en un jour plus de chemin que nous en trois, et auxquels nous avions laissé les passages ouverts. C'était pour aller de grand jour coucher à trois quarts de lieue de Chénubis, que cette vaine hâte avait été ordonnée si impérieusement. Le lendemain, après avoir marché une heure, nous trouvâmes à rase terre les arrachements de deux temples, dont il est impossible de prendre ni plan ni vue; ils semblent être restés là seulement pour marquer l'emplacement de la ville de Jurion-Lucine, que l'infaillible d'Anville a placée à cette hauteur. Nous arrivâmes enfin par le désert à la gorge de Redisi, qui est un quatrième débouché de la Kiffah, mais qui n'est pas pratiqué par le commerce, et dont la route avait été fatale aux Mamelouks, car ils y avaient presque tous perdu leurs chevaux, une partie de leurs chameaux, nombre de serviteurs, et vingt-six femmes, de vingt-huit que les beys avaient emmenées: leur marche était tracée par les désastres, qu'ils laissaient derrière eux, les tentes, les armes, les habits, les cadavres de chevaux exténués, les chameaux restés sous le poids de leur charge, des serviteurs, des femmes abandonnées. Qu'on se peigne le sort d'un malheureux, haletant de fatigue et de soif, la gorge desséchée, respirant avec peine un air ardent qui le dévore; il espère qu'un instant de repos lui rendra quelques forces; il s'arrête, il voit défiler ceux qui étaient ses compagnons, et dont il sollicite en vain le secours; le malheur personnel a fermé tous les coeurs; sans détourner un regard, l'oeil fixe, chacun suit en silence la trace de celui qui le précède; tout passe, tout fuit; et ses membres engourdis, déjà trop chargés de leur pénible existence, s'affaissent, et ne peuvent être ranimés ni par le danger ni par la terreur: la caravane a passé, elle n'est déjà pour lui qu'une ligne ondoyante dans l'espace, bientôt elle n'est plus qu'un point, et ce point s'évanouit; c'est la dernière lueur de la lumière qui s'éteint: ses regards égarés cherchent et ne rencontrent plus rien; il les ramène sur lui-même, et bientôt ferme les yeux pour échapper à l'aspect du vide affreux qui l'environne; il n'entend plus que ses soupirs; ce qui lui reste d'existence appartient à la mort; seul, tout seul au monde, il va mourir sans que l'espoir vienne un instant s'asseoir auprès de son lit de mort; et son cadavre, dévoré par l'aridité du sol, ne laissera bientôt que des os blanchis, qui serviront de guide à la marche incertaine du voyageur qui aura osé braver le même sort.
C'est le tableau que nous offrit la trace du passage des Mamelouks; c'est à ces signes effrayants que nous reconnûmes la direction de leur marche: il y avait trois jours qu'ils étaient passés; ils avaient remonté vers les cataractes, et étaient allés se rafraîchir dans une île entre Baban et Ombos. J'ai déjà parlé de l'abondance de cette île dans ma route de Syene: leur état de détresse nous tranquillisant sur leurs intentions, nous bornâmes là notre poursuite, dans un pays où nous ne pouvions espérer de trouver aucunes ressources, les Mamelouks qui nous précédaient ayant dû achever de les consommer.
Nous vînmes camper, ou, pour mieux dire, nous reposer près du fleuve; nous nous établîmes parmi des tombeaux, et près de deux arides mimosas, qui pouvaient seuls nous indiquer qu'on avait vécu là, et que la nature y végétait encore. On renvoya tout ce dont on pouvait se passer à Etfu; et j'accompagnai ce surplus, dans l'espérance de voir à mon aise le sublime temple d'Apollinopolis, le plus beau de l'Égypte, et le plus grand après ceux de Thèbes: bâti à une époque où les arts et les sciences avaient acquis toute leur splendeur, toutes les parties en sont également belles dans leur exécution; le travail des hiéroglyphes également soigné, des figures plus variées, l'architecture plus perfectionnée que dans les édifices de Thèbes, qu'il faut reléguer à des temps bien antérieurs. Mon premier soin fut de prendre un plan général de l'édifice. Rien de plus simple que les belles lignes de ce plan, rien de plus pittoresque que l'effet produit dans l'élévation par la variété des dimensions de chaque membre de ce bel ensemble: tout ce superbe édifice est posé sur un sol élevé qui domine non seulement le pays, mais toute la vallée: sur un plan beaucoup plus bas et tout près de ce grand temple en est un petit, presque enfoui jusqu'à son comble; ce qui en reste encore d'apparent est dans un creux entouré de décombres, qui laissent voir un petit portique de deux colonnes et de deux pilastres, un péristyle et le sanctuaire du temple, autour une galerie en pilastres. Une colonne avec un chapiteau, qui sort des décombres à quarante pieds en avant du portique, et un angle de mur, à cent pieds au-delà, attestent qu'il y avait encore une cour devant ce temple: une singularité de ce monument, c'est que dans un édifice d'une exécution aussi recherchée les portes ne sont point régulièrement au centre. On doit croire qu'il fut dédié au mauvais génie, car la figure de Typhon est en relief sur les quatre côtés de la dalle qui surmonte chacun des chapiteaux; toute la frise et tous les tableaux de l'intérieur sont analogues à Isis se défendant des attaques de ce monstre. Je fis une vue du rapprochement de ce petit temple avec le grand; j'en fis une autre du grand temple en sens contraire, qui peut donner l'idée de sa position dans la vallée; j'en fis une troisième de l'intérieur de ce même temple pris à l'angle du portique, qui offre l'aspect de la cour, de ses galeries, et de la porte extérieure, et j'augmentai considérablement ma collection d'hiéroglyphes, particulièrement par le dessin de la frise de l'intérieur du portique: je dessinai plusieurs chapiteaux.
Le second jour, le général Belliard arriva, et nous partîmes le lendemain. À quelque distance d'Etfu, je trouvai sur la rive du Nil les restes d'un quai près l'embouchure d'un grand canal; aucune autre ruine n'accompagne ce fragment: deux escaliers qui viennent à la rencontre l'un de l'autre annoncent cependant que ce n'est pas simplement pour résister au fleuve qu'avait été construit ce quai; les escaliers qui servaient à y descendre étaient d'un usage journalier qui suppose la présence antique d'une ville, ou tout au moins d'habitations dont on a perdu le nom et la mémoire: j'en fis le dessin. Nous repassâmes sur les ruines d'Hiéracopolis, dont j'ai déjà parlé, et nous vînmes coucher à quatre lieues d'Etfu: nous nous remîmes en route à une heure du matin, et arrivâmes à Esné le 13 Avril, rendus de fatigue. Je me berçais de l'espoir d'obtenir quelques jours de repos; mais nous apprîmes à notre arrivée que le reste des Mekkains, unis à quelques Mamelouks, avaient marché sur Girgé; que, prévenus et battus à Bardis, ils n'en avaient tenu compte, et étaient venus à Girgé pour piller le bazar, où une partie avait été cernée et battue de nouveau, et que cependant le peu de ceux qui restaient étaient encore à craindre, parce qu'ils ameutaient des fanatiques: nous nous remîmes donc en route pour retourner occuper les bouches du désert. Nous employâmes toute une nuit à passer le fleuve: lorsque nous nous mîmes en route, le soleil était élevé et déjà brûlant; nous fîmes halte sous l'ardeur de ses rayons, et vînmes ensuite coucher à Salamié. Le lendemain, après quelques heures de marche, j'aperçus pour la quatrième fois les restes de Thèbes: j'en fis une vue dans une situation d'où l'on pouvait découvrir à la fois toutes les ruines de l'un et de l'autre côté du fleuve, depuis Karnak jusqu'à Médinet-A-Bou, c'est-à-dire, l'espace de six milles. Il reste cependant encore hors de cette vue une ruine au nord-est, au village de Guedime, à trois quarts de lieue en arrière, ce qui donne à Thèbes plus de deux lieues et demie de traversée, occupées par des monuments: nous nous arrêtâmes cette fois à Karnak; ce qui fut une première bonne fortune pour moi. Ne pouvant à moi seul lever le plan ni faire de grandes vues de cette masse de ruines, qui au premier aspect ressemble à un chantier de carrières, ou plutôt à des montagnes entassées, mon projet fut d'employer les deux heures que nous devions y passer à dessiner les bas-reliefs historiques, prendre et donner une idée de cette sculpture primitive, du style et de la composition des tableaux de ce temps, et de l'état de cet art, à une époque si reculée, qu'il est possible que s'en soient là les plus anciennes productions.
Je dessinai les fragments les plus conservés, un Pharaon, Memnon, Ossimandué, peut-être Sésostris combattant seul sur un char; il poursuit des nations lointaines portant barbe et de longues tuniques; il les culbute dans un marais; il les obligé à se réfugier dans une forteresse. Dans un fragment, il renverse le chef, déjà atteint d'une flèche: dans un second, il ramené les captifs: dans un troisième; il les présente enchaînés aux trois divinités de la protection desquelles il tient sans doute la victoire; car il est à remarquer que, dans toutes les actions ci-dessus, ses armes ont toujours été accompagnées et protégées par un ou deux éperviers emblématiques. Les divinités auxquelles il fait ses offrandes sont celles de l'abondance, sous la figure d'un Priape, tenant de sa main droite un fléau; c'était à ce dieu qu'était consacré le temple de Karnak, le plus grand de Thèbes, un des plus anciens et des plus grands qui aient jamais été construits. À prendre depuis le sanctuaire jusqu'aux murs de circonvallation, ce dieu est présenté de la manière la moins équivoque par le trait qui le caractérise. J'aurais voulu aussi dessiner le bas-relief représentant un navire conduit par des nautoniers; mais il est trop ruiné, et manque de tout ce qui pourrait éclaircir le sens qu'il renferme. La journée s'avançait, et nous n'avions encore rien mangé: les voyageurs ne sont pas comme les héros de romans, ils sentent quelquefois le besoin de se restaurer: le soleil nous gagna; il fut résolu que nous coucherions à Karnak. Je me remis bien vite à l'ouvrage, je parcourus les ruines; je me convainquis qu'il faudrait huit jours pour lever un plan un peu satisfaisant de ces groupes d'édifices enceints dans la même circonvallation. Je m'en tins donc encore à la petite image sans mesure que j'en avais faite à l'autre voyage, pensant qu'à l'aide de quelques lignes je ferais encore mieux concevoir quelle est la forme de cet édifice, qu'en en donnant une longue description.
Je n'ai pu mesurer à la toise quelle pouvait être la surface de ce groupe d'édifices, mais, à plusieurs reprises, en suivant à cheval les traces de son enceinte, j'ai toujours mis vingt-cinq minutes, allant au trot, pour en faire le tour. Cette circonvallation était ouverte par six portes qui existent encore, dont trois étaient précédées d'avenues de sphinx: elle contenait non seulement le grand temple, mais trois autres absolument distincts, ayant tous leurs portes, leurs portiques, leurs cours, leurs avenues, et leur enceinte particulière. Étaient-ce des temples? étaient-ce des palais? les souverains logeaient-ils sous les portiques des temples? ou leurs palais étaient-ils semblables à ces édifices? ou enfin n'occupaient-ils que des maisons d'une construction qui n'a pu résister au temps? ce qu'il y a de certain c'est que, s'ils habitaient ce que nous devons regarder à leur distribution comme des édifices sacrés, ils n'étaient pas commodément logés: de grandes cours avec des galeries ouvertes, des portiques formés d'entrecolonnements étroits ne pouvaient être que désagréables à habiter; le peu de chambres qui existent, petites, sans air ni lumière, couvertes de pieuses allégories, ne devaient pas recréer leurs yeux ni leur imagination: j'ai été d'ailleurs dans le cas d'observer qu'une partie de ces chambres obscures contenaient de petits tabernacles, renfermant sans doute ou la figure de la divinité, ou l'animal qui en était l'emblème, ou le trésor du temple; ce qui en faisait tout naturellement un lieu sacré, et fermé pour tout autre que pour les prêtres. Il est donc à croire que c'étaient des collèges nombreux de ces prêtres qui occupaient les vastes enceintes de ces édifices, et que, dépositaires des lumières, ils étaient aussi du pouvoir et de ses moyens. Quelle monotonie! quelle triste sagesse! quelle gravité de moeurs! J'admire encore avec effroi l'organisation d'un pareil gouvernement; les traces qu'il a laissées me glacent et m'épouvantent encore. La divinité, sacerdotalement vêtue, d'une main tient un crochet, de l'autre un fléau, l'un sans doute pour arrêter, et l'autre pour punir: la loi porte partout la chaîne, et la mesure; je vois les arts se traîner sous le poids de cette chaîne, et son génie m'en paraît accablé: ce signe de la génération tracé sans pudeur jusqu'au sanctuaire des temples m'annonce que pour détruire la volupté ils en avaient encore fait un devoir: pas un cirque, pas une arène, pas un théâtre! des temples, des mystères, des initiations, des prêtres, des victimes! pour plaisirs, des cérémonies! pour luxe, des tombeaux! Le mauvais génie de la France évoqua sans doute l'âme d'un prêtre Égyptien, lorsqu'il anima le monstre qui imagina, pour faire notre bonheur, de nous rendre tristes et atrabilaires comme lui.
Après avoir parcouru l'espace qu'il fallait observer pour avoir les détails de l'édifice, je me trouvai à la partie sud-ouest de cette enceinte, où sont compris d'autres temples particuliers: je fis la vue d'un de ces temples. L'intérieur du monument me fit éprouver une sensation nouvelle: derrière les deux mâles que l'on voit dans l'estampe est un portique ouvert de vingt-huit colonnes; ce portique, lourd dans ses proportions, a un caractère dont l'austérité fait la noblesse; tant il est vrai qu'en architecture, quand les lignes sont longues, qu'il y en a peu, et que rien ne les coupe, l'effet est toujours grand et imposant! Au fond de ce premier portique, une large porte en laisse voir un second, porté par huit colonnes sur deux rangs, de proportion encore plus grave et d'un caractère que l'obscurité rend encore plus terrible; c'est le temple des Euménides: une pièce longue et étroite suivie de deux autres plus obscures précède un sanctuaire, absolument enfoui; un mur de circonvallation isole ce monument, qui semble être l'asile de la terreur. J'avais fait un dessin de la vue extérieure de cet édifice; je voulais en faire un de l'intérieur avec le sentiment qu'il, m'inspirait, mais j'éprouvai à cet instant un tel degré de lassitude physique et morale, que je ne trouvai plus de faculté pour exécuter; j'étais épuisé, j'étais incapable de rendre ce que je concevais: j'avais dessiné des bas-reliefs, des hiéroglyphes; j'avais pris connaissance de toutes les localités; j'avais fait une vue générale du temple, prise de la porte de l'est, qui est le point d'où on découvre quelques formes à ce chantier de carrières, qu'ont laissé les écroulements de ces édifices gigantesques, et dont chaque débris ne se distingue que par la réflexion et dans l'éloignement; et enfin j'avais fait encore une autre vue de la partie sud de ces édifices.
Il avait fait si chaud que le sol m'avait brûlé les pieds à travers ma chaussure; je n'avais pu me fixer pour dessiner qu'en faisant promener mon serviteur entre le soleil et moi pour rompre les rayons et me faire, un peu d'ombre de son corps; les pierres avaient acquis un tel degré de chaleur, qu'ayant voulu ramasser des agates cornalines, que l'on trouve en grand nombre dans l'enceinte même de la ville, elles me brûlaient au point que, pour en emporter j'avais été obligé de les jeter sur mon mouchoir, comme on toucherait à des charbons ardents. Harassé, j'allai me jeter dans un petit tombeau Arabe, qu'on nous avait préparé pour la nuit, et qui me parut un boudoir délicieux, jusqu'au moment où l'on me dit que, lors de notre dernier passage; on y avait égorgé un des nôtres qui était resté en arrière de la colonne: les marques de cet assassinat, empreintes encore, contre les murs, me firent horreur; mais j'étais couché, je m'endormis; j'étais si las, que je crois que je ne me serais pas relevé de dessus le cadavre même de cette malheureuse victime.
Nous partîmes le lendemain avant le jour: j'emportais cette fois plus de dessins et moins de regrets; je soupirais cependant dans la pensée que je quittais peut-être Thèbes pour toujours: sa situation éloignée de tout établissement, la férocité de ses habitants, le miri payé, tout me démontrait qu'il fallait renoncer à l'espoir d'y revenir: je n'avais pas vu les tombeaux des rois; mais il fallait des soldats pour les aller chercher, et les troupes étaient fatiguées outre mesure par les marches forcées et répétées qu'elles venaient de faire; je me recommandai aux événements, et dans la suite ils secondèrent mes désirs.