Nouveaux Détails sur la Sculpture et l'Architecture des anciens
Égyptiens.--Zodiaques, Hiéroglyphes, &c. &c
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Le citoyen Gérard et huit membres de la commission des arts remontaient le Nil avec ordre d'en prendre les nivellements: cette circonstance me dit dans le cas de recommencer mes courses; ce fut alors que je dessinai le zodiaque qui est au plafond du portique de Tintyra, que j'enrichis ma collection de ces nouveaux développements des connaissances astronomiques des Égyptiens, de nombre de tableaux, et d'inscriptions hiéroglyphiques, qui, rapprochés, examinés, et discutés dans la tranquillité du cabinet, doivent en dévoiler les mystères, ou y faire renoncer à jamais. Je pris encore beaucoup de détails relativement à l'art: c'est à cette occasion que je fis la découverte du tracé au crayon rouge d'une figure dont les repentirs avaient été couverts par un stuc léger; moyen que les Égyptiens employaient sans doute pour terminer davantage leurs bas-reliefs, et les peindre d'une manière indestructible. Je fis un dessin du contour du bas-relief et des lignes tracées pour la division des proportions de la figure; ce dessin peut faire connaître les principes qu'ils avaient adoptés, leur méthode de les employer, leur mode enfin, qui joignait à l'avantage de prévenir tout à la fois les erreurs, les défauts d'ensemble, et les proportions ignobles, celui d'obtenir cette constante égalité que l'on remarque dans leurs ouvrages, et qui, si elle est nuisible à l'élan du génie et à l'expression d'un sentiment délicat, tend à une perfection uniforme, fait de l'art un métier, de la sculpture un accessoire propre à décorer et enrichir l'architecture, une manière de s'exprimer, une écriture enfin; et c'est à quoi en Égypte, cet art à été le plus souvent réduit. On peut remarquer que dans les principes Égyptiens la figuré était divisée en vingt-deux parties et demie, que la tête en a deux et deux tiers, c'est-à-dire la huitième partie du tout, et que ces proportions sont celles des Grecs pour le style héroïque. J'ai joint à ce dessin ce que le zèle catholique, deux mille ans après, mettait en remplacement de ce qu'il dégradait; j'ai tâché de copier aussi fidèlement les deux figures d'évêques, que celle d'Horus offrant à Osiris un emblème de la tête d'Isis.

Je remarquai aussi dans les bas-reliefs un petit temple votif, avec un fronton qui n'est jamais employé dans l'architecture Égyptienne; une petite figure tenant un lièvre démontre que, dans les figures de genre trivial, les artistes Égyptiens pouvaient se laisser aller à la gaieté, lorsqu'ils n'étaient pas comprimés par le rite ou le mode; cette figure exécutée en statue ferait un faune Grec. Je complétai aussi, d'après des enseignes militaires, la collection des animaux, genre dans lequel on peut dire qu'ils excellaient, et où la grandeur et la simplicité des lignes arrivent souvent au beau idéal; c'est toujours dans des coins oubliés, dans des pièces condamnées à une obscurité éternelle que j'ai trouvé les morceaux les plus soignés et les plus conservés, et par conséquent que j'ai éprouvé pour les copier les difficultés les plus contrariantes. On est toujours étonné de cette égalité de soin dans toutes les parties d'un si grand tout, de cette exécution minutieuse, de ce fini, fruit de l'opiniâtreté, de cette constance tenace, qui tient à l'esprit monastique, dont le zèle ne meurt ni ne se refroidit, dont l'orgueil est celui de tout un corps, et non celui d'un seul individu: peut-être les artistes même faisaient-ils partie constituante de ces collèges de prêtres; en effet ils n'ont pas dû souffrir que les arts, qui élèvent l'esprit humain, fussent confiés à une autre caste que la leur.

Le Nil commença à croître le 26 Juin: il s'éleva d'un pouce chacun des jours 26, 27 et 28; ensuite il s'éleva de deux pouces, puis de trois l'eau commença à se renouveler, et, sans devenir trouble, elle cessa d'être verte.

Il fut question de faire une tournée pour reconnaître les canaux, les améliorations à faire, pour arrêter le plan de toutes sortes d'opérations d'utilité et de bienfaisance qui prouvent un soin paternel, et annoncent enfin un gouvernement. Les chaleurs étaient insupportables; le vent d'ouest nous oppressait, nous causait des saignements de nez, nous donnait des ébullitions douloureuses qui couvraient alternativement toutes les parties du corps, séchaient et durcissaient la peau, et rendaient la transpiration difficile; les rayons du soleil, principale ou plutôt unique cause de tous ces maux, faisaient éprouver dans tous les pores des piqûres à-peu-près semblables à celles que produit la petite vérole, et qui devenaient insupportables lorsque, pour se coucher, il fallait appuyer sur tous ces points douloureux. J'étais aussi tourmenté que les autres: mais je regrettais les tombeaux des rois à Thèbes; je bravai encore l'inflammation que je redoutais, et je me mis en route avec le détachement.

Le 23 Juin, la chaleur était extrême; le soleil, au solstice, allumait notre sang: deux soldats s'évanouirent en sortant de Kéné; le lendemain, 15 autres furent hors d'état de suivre: je suis assuré que si nous n'eussions pas déjà été un peu acclimatés aucun de nous n'eût pu résister. Il fallut faire des journées plus courtes, et marcher le matin. Cependant la campagne était ravivée; toute la population, présidée par les cheikhs, était occupée à nettoyer les canaux, à en ouvrir les embouchures aux approches du Nil. La confiance avait ramené les troupeaux des gorges du désert, et les campagnes, désertes quatre mois auparavant, se trouvaient couvertes alors d'animaux qui paissaient tranquillement.

Nouveaux Détails sur le grand Temple de Karnak.

Nous séjournâmes un jour à Kous; le troisième jour, nous arrivâmes, au soleil levé à Karnak, dont je fis les honneurs aux nouveaux arrivés: je vérifiai en même temps l'exactitude de mes premières opérations. Parmi les nouvelles découvertes que je fis à travers les décombres du temple, je citerai une figure que j'aperçus sur les murs extérieurs des petits édifices qui sont à côté du sanctuaire; c'était celle d'un personnage faisant l'offrande de deux obélisques: je remarquai aussi la représentation d'une porte de temple, laquelle avait deux battants, et se fermait avec la même serrure en bois dont on se sert encore actuellement; l'excessive chaleur ne me permit pas de m'arrêter un seul instant aux endroits où étaient situés ces deux bas-reliefs, et par conséquent de les dessiner: mais on peut inférer de ces sculptures que les monuments du genre des obélisques étaient votifs, et offerts par les princes ou autres grands personnages; que les choses moins capitales, comme les portes, étaient aussi des offrandes pieuses; enfin que les inventions simples et d'une utilité générale se transmettent par une tradition qui traverse toutes les révolutions des nations. L'image que je donne de la serrure moderne, peut absolument suppléer au dessin de celle antique, puisque je n'y ai remarqué aucune différence.

J'ajouterai aux diverses descriptions que j'ai déjà faites de ce gigantesque monument qu'à la partie sud de la première cour il y a un édifice particulier, compris dans la circonvallation générale, composé d'un mur d'enceinte, d'une porte donnant l'entrée à une cour entourée d'une galerie en pilastres, devant lesquels étaient des figures les bras croisés, et tenant d'une main un fléau, de l'autre une espèce de crochet; deux secondes galeries latérales, cinq antichambres dans la partie du fond, et cinq chambres derrière; le tout terminé par une autre galerie avec des couloirs aboutissant aux cours latérales du grand temple. Était-ce là enfin le palais des rois, ou plutôt leur noble prison? ce qui pourrait le faire croire, ce sont les figures sculptées sur les parties latérales de la porte, représentant des héros tenant par les cheveux des figures subjuguées; des divinités leur montrent de nouvelles armes, comme pour leur promettre de nouvelles victoires tant qu'ils auront recours à elles pour les obtenir. N'y aurait-il point en ceci quelque analogie avec ce qu'Hérodote nous transmet du régime des rois, de l'obligation où ils étaient d'être servis, conseillés, et toujours accompagnés par des prêtres, contraints chaque matin d'écouter la lecture qu'ils leur faisaient de leurs devoirs, d'aller ensuite au temple faire hommage de leur autorité à la divinité, et reconnaître qu'ils ne la tenaient que d'elle, et ne pouvaient la conserver que par elle? de telles obligations pourraient amener à croire que, pour ne pas leur laisser la pensée de pouvoir s'y soustraire, ils logeaient encore dans l'enceinte des temples ces esclaves couronnés.

À Louxor, où nous allâmes dîner, on apporta au général un petit crocodile de cinq pouces de longueur. La terreur qu'inspire cet animal aux Égyptiens avait fait tuer celui-ci par l'homme qui l'avait pris: son âge et l'impossibilité où il était de nuire n'avaient pu trouver grâce devant la peur; et nous perdîmes encore cette occasion de connaître les moeurs de cet amphibie.