Le lendemain, nous vînmes à Salamier; le jour d'après, nous arrivâmes de bonne heure à Esné. Le général Belliard faisait monter ses reconnaissances plus en avant; nous ne nous étions pas encore quittés: il me restait à faire une vue latérale du temple d'Apollinopolis, et j'allai la chercher malgré la fatigue d'un pareil voyage dans cette brûlante saison. Nous allâmes coucher à Bassalier, maison de campagne d'Assan-bey, située sur le bord escarpé du Nil, sans un seul arbre pour rafraîchir les yeux, vis-à-vis la roche ardente et pelée de la chaîne du Mokatam. On ne peut imaginer ce qui a pu faire choisir cette situation pour y bâtir une maison de plaisance. L'intérieur n'offre aucun dédommagement de tous les inconvénients de l'extérieur; de mauvaises murailles ouvertes par de mauvaises portes, voilà tout ce que l'architecture prête de charmes à ce palais, où l'on n'entre qu'en se courbant, où chaque escalier est un précipice, où la vue des fenêtres n'offre d'incidents que l'apparition de crocodiles, aussi gros que nombreux dans cette partie du Nil. À notre arrivée il y en avait un sur la plage qui était si grand, que je l'avais pris d'abord pour le tronc d'un palmier, et que je ne le reconnus que lorsque je le vis remuer et fuir.

Entre Bassalier et êl-Moécat, en suivant un canal, nous fûmes attirés par un monticule de briques appelé Com-êl-Acmart; à son extrémité sud, on trouve la substruction d'un temple Égyptien, et quelques assises des bases de son portique, le tout couvert d'hiéroglyphes: cette ruine inconnue a échappé aux géographes et aux voyageurs anciens et modernes. Sont-ce les ruines de Silsilis, la ville qui aurait donné son nom aux carrières qui sont près de là?

Troisième Visite à Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux Détails sur le
Temple d'Harment et le Portique d'Esné
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J'arrivai pour la troisième fois à Etfu: son temple me parut toujours plus magnifique; je me convainquis que si celui de Tintyris est plus savant dans ses détails, celui d'Etfu a plus de majesté dans son ensemble: on m'avait promis un jour de séjour, et je n'eus qu'une après-midi; encore l'air était-il si brûlant, que je pouvais à peine me tenir dehors pour faire le dessin qui avait déterminé mon voyage; mais accoutumé à suivre les mouvements des autres et à me conformer aux circonstances, je fis, comme je pus, la vue que j'étais venu chercher; j'augmentai mon alphabet hiéroglyphique de plus de trente figures: je découvris aussi dans les masures élevées sur le temple une violation de la plate-forme qui permettait d'entrer dans une des chambres de l'intérieur; ce devait être la seconde après le portique, et celle qui précédait le sanctuaire. Ce que les ordures entassées me laissèrent voir de sculpture était d'un grand fini et d'un excellent goût; le grès employé dans cet édifice étant plus fin que dans aucun autre, tout le travail qu'on lui a confié a conservé la franchise, la finesse, et la fermeté du marbre.

Nous partîmes dans la nuit, et revînmes tout d'une traite à Esné, très fatigués de notre course; nous pûmes cependant nous apercevoir que, quoique nous fussions presque perpendiculairement sous le soleil, les chaleurs insupportables avaient fini avec le kamein, et que si le vent du nord devient brûlant en longeant l'Égypte dépouillée de productions, il ne causait point l'oppression des bourrasques de l'est, et des tourbillons dévorants de l'ouest. Je n'apaisais la piqûre de mes boutons, et la démangeaison de mes ampoules, qu'en me baignant sans relâche, même en présence des crocodiles, que j'avais appris à braver; j'ajoutais à ces bains multipliés un régime végétal; je ne mangeais plus de viande et très peu d'autre chose, et cependant, malgré cette diète austère, je ne pouvais encore obtenir, qu'avec peine quelques heures d'un sommeil inquiet.

Le Nil, après avoir crû pendant plusieurs jours de deux pouces arriva par progression à grandir d'un pied; alors ses eaux se troublèrent, ce qui pourrait indiquer que dans son cours il traverse quelques grands lacs dont il pousse d'abord les eaux limpides devant lui, et que ces eaux arrivent claires en Égypte jusqu'à ce que celles des pluies de l'Abyssinie viennent successivement y manifester leur couleur.

De retour à Esné j'allai visiter le temple qui est dans la plaine à droite de la route d'Harment; un sol mouvant ou des fondations mal faites ont causé dès affaissements qui ont dérangé l'aplomb d'une partie de ses colonnes, et hâté la destruction du plafond du portique. Je fis le plan de l'édifice pour avoir une idée de sa distribution, de l'état de la ruine, et de quelques particularités, telles qu'un double parement, dont étaient formés les murs latéraux des portiques, qui laissaient entre eux un espace vide dont il est difficile de deviner l'utilité.

Les pièces qui sont derrière le portique sont petites et négligées quant à la décoration; le sanctuaire est absolument détruit; on voit, par les arrachements de ses substructions, et par ce qui reste du mur qui enceint les deux pièces qui restent debout, qu'il y avait une galerie extérieure tout à l'entour du temple. Des fouilles faites récemment par Assan-bey ont mis à découvert des substructions qui font voir que cet édifice se prolongeait en avant du portique; sa ruine consiste en huit colonnes à chapiteaux évasés, tous variés dans l'ornement qui les décore, tels que la vigne, le lierre, la feuille de palmier et son régime. Des briques énormes et parfaitement faites annoncent que les édifices qui environnaient ce temple avaient été soignés. Était-ce Aphroditopolis, que Strabon place à-peu-près ici, ce qui me paraîtrait trop près de Latopolis, qui est Esné? d'ailleurs les décombres qui restent ont si peu d'extension, qu'on peut croire que tout ce qui avait été bâti autour de ce monument en dépendait. Aucune éminence, un sol dur, nu, désert, balayé par le vent, ne laissent même pas soupçonner qu'il ait existé d'autre édifice; rien d'aussi facile cependant que de reconnaître les emplacements qui ont été occupés par une population plus ou moins nombreuse: on pourrait donc croire qu'il y avait en Égypte des couvents, des sanctuaires, des espèces de chapelles isolées près des villes; comme chez nous, les madones, les saints, les grottes miraculeuses, où le zèle religieux était ravivé par le silence et le mystère. Le petit temple près Chnubis, celui que l'on trouve encore à la rive droite vis-à-vis d'Esné, sont d'autres exemples de l'existence de ces espèces de temples; les hiéroglyphes qui couvrent ce qui reste des murs extérieurs et l'intérieur du portique de celui-ci sont d'un style mesquin et d'une exécution molle; il y a quelques figures astronomiques dans le plafond du portique, assez grossièrement exécutées, mais qui attestent que les parties extérieures de ces temples étaient consacrées à l'astronomie, à l'histoire du ciel et des temps, et à celle des époques données par le mouvement des astres.

On nous avait dit qu'à l'ouest d'Esné un couvent Copthe renfermait des choses merveilleuses; j'y courus: un sol arrosé du sang de nombre de martyrs est devenu un sanctuaire révéré de toute la catholicité Égyptienne, dont le zèle infatigable répare chaque jour à grands frais les dévastations faites par les Mamelouks chaque fois qu'ils ont à punir les chrétiens des retards du paiement de leurs impositions. Toute cette immense fabrique se ressent des diverses époques de ces dévastations, et de l'impéritie de ceux qui les réparent. Au moment où j'y allai, on achevait des restaurations immenses occasionnées par la rage des beys au moment où ils avaient été obligés de quitter Esné; l'argent nécessaire à cette opération, employé à cet usage dans le temps de crise où nous étions encore fut ce qui me parut le plus merveilleux; et ce qui peut donner une idée de l'enthousiasme et des ressources de cette secte qui affecte un extérieur si humble et si pauvre.

J'allai prendre congé du portique d'Esné, du fragment le plus pur de l'architecture Égyptienne, et, j'ose le dire, d'un des monuments les plus parfaits de l'antiquité; je dessinai les variétés de ses chapiteaux, et une partie des signés de son plafond; je cherchai avec soin, et fus surpris de n'y trouver aucune représentation du poisson Latus, dont la ville portait le nom.